Le titre de l’article dans Le Nouvelliste est on ne peut plus clair : Jovenel Moïse indique que 10 millions de dollars ont été remboursés par les propriétaires de ports.  Ces dix millions recouvrés le président de la République les met à son crédit personnel, confiant que s’il ne leur avait pas lancé un ultimatum, les propriétaires n’auraient jamais casqué:

 J’avais fixé un délai pour ce 27 février. D’après les informations qui me sont parvenues, ils ont déjà remboursé 10 millions de la dette de 19 millions de dollars. Cela fait 20 ans qu’ils n’ont rien payé. Cela leur a pris seulement 15 jours pour le faire parce que j’avais donné un ultimatum.

Le Président Moïse se fait généreux jusqu’à partager sa méthode avec nous. D’abord, on menace de doxing celleux qui ne paient pas leurs dettes puis on menace de virer la personne en charge si ce n’est pas fait:

 J’avais menacé de révéler leurs noms. Les concernés ne souhaitent pas que leur identité soit dévoilée. De plus, j’avais mis le directeur général devant ses responsabilités. Ou bien les concernés payent, ou bien lui il prend la porte de sortie. 10 millions de dollars sont déjà déposés sur le compte.

Ce n’est pas tout, toutefois, l’ancien Seigneur de la Banane reconverti en Chasseur de dettes, manie magnifiquement ce que, dans le métier, nous appelons la menace crédible. C’était la veille du Carnaval à Port de Paix. Il dénonçait, en passant, yon gwoup nèg nan Pòtoprens konprann se yo menm sèlman ki moun – un groupe de gens de la Capitale qui croient être les seuls à compter. Des gens – 24 au total – qui « empoch [ai]ent l’argent que les bateaux paient à chaque débarquement, ce, au lieu de reverser cet argent à l’État le même jour » et dont la dette s’élèvait à « 19 millions de dollars ».  Or, lui, le Président, a besoin de cet argent pour des travaux. Aussi s’adressa-t-il directement à ces 24  escrocs pour être sûr qu’ils comprennent :

Si après le 27 février vous ne remboursez pas cet argent, moi personnellement je viendrai le chercher. Vous savez comment cela va se passer, comme je l’avais fait pour l’électricité. Je ne souhaite pas récidiver. Si vous ne remboursez pas cet argent, il y aura des dénonciations, des mandats d’amener et des fuites vers l’étranger. Remboursez les 19 millions de dollars si vous ne voulez pas que cela arrive.

Dans un pays normal – lire où des normes existent et sont respectées – une telle déclaration aurait provoqué des débats nombreux sur le rôle d’un président de la République, le paiement des taxes douaniers et la mission de la Direction, la Douane et leurs inspecteurs. Des journalistes s’en seraient emparés; ils auraient essayé de retrouver la liste de ces 24; ils se seraient intéressés à ces remboursements et à qui les a effectués. Nous aurions alors eu droit à un exposé en règle avec moult détails, façon #OditLise.

Au lieu de cela, nous avons droit de préférence, un mois plus tard, à une nouvelle liste mystérieuse, les 11 familles contrôlant le trafic d’armes en Haïti. Annoncée par un ancien Senatus Scribendi, la nouvelle fait le tour des réseaux sociaux qui se demandent qui ces familles peuvent bien être.

Ce n’est pas la première fois que ces 11 familles sont dans l’actualité. En décembre 2019, le porte-parole de la Commission Nationale de Désarmement et de Réinsertion confirmait, à la radio, ce monopole particulier sur le trafic d’armes en Haïti. C’était dans le sillage de l’arrestation de l’armurier Arby Larco et avant que nous ne découvrions la fabrique d’armes d’un certain Dimitri Hérard, chef de la sécurité du Président Moïse. Arby Larco a été entendu par un juge puis a disparu de l’actualité. Il y est revenu récemment, à la fin du mois de mars, de la plus tangentielle façon, lors de l’arrestation d’un Wilbert Rhau, commis en chef près le tribunal de première instance, accusé d’avoir volé 550 000 gourdes et 5000 dollars américains « faisant parti du corps du délit dans le cadre du dossier de Arby Frantz Larco ».

En 2019 déjà, Jean Renel Sénatus annonçait de très prochaines arrestations, des têtes qui tomberaient en série. Il déplorait alors le démantèlement raté d’un réseau de trafiquants d’armes sur la frontière du fait d’un budget de renseignement trop peu élevé.

D’autres têtes que celles promises par Sénatus sont tombées. Pour de vrai. Victimes de massacres, de kidnappings et de meurtres de plus en plus banalisés.