La drogue et nous

Nous avons arrêté d’en parler mais le mystère reste entier. Comment un parlementaire a-t-il pu se retrouver à vivre, avec sa famille, dans une maison scellée depuis 5 ans dans le cadre d’une affaire de drogues ? Le concerné dit l’avoir achetée, en 2013, à une certaine Mona Ciné qui partait alors pour sa retraite aux États-Unis et cria à la persécution politique. La Commission Nationale de Lutte Contre la Drogue (CONALD) insista sur le caractère strictement administratif de sa démarche et affirma avoir ignoré jusqu’ici que le Député y logeait. Nous, nous fûmes partagés entre indignation, fou rire et apathie. L’apathie semble avoir gagné. Possiblement parce que, au fond, nous n’en fûmes guère surpris. Parce que, aussi, le mois de juin 2016 a débuté (au 1er) par une saisie de plus de 200 kilos de cocaïne et s’est terminé (au 26) de la même facon. Parce que, enfin, la drogue et nous, excusez du peu, ça fait un bail*.

Il était une fois, une moitié d’île de 27 750 kilomètres carrés, située à une position géographique idéale, entre les plus grands producteurs et les plus grands consommateurs de drogue au monde. À cette position spatiale rêvée, s’ajoutait une situation politique chaotique d’une instabilité régulière. Cette conjugaison géographico-politique se révélera, objectivement, une aubaine pour les narcotrafiquants devenus, lutte mondiale contre la drogue oblige, des géostratèges hors pair.

Tout commença, comme beaucoup d’excellentes choses chez nous, à l’époque où un Dictateur et fils de Dictateur faisait la fiesta alors que son peuple s’enfonçait un peu plus avant dans la pauvreté. Nous sommes en 1971, le Président américain Richard Nixon – dont la lettre de démission fut d’une brieveté toute cadétienne – vient de déclarer la guerre à la drogue. La même année, le bébé d’un Docteur hérita d’un pays dont la situation géopolitique le plaçait au coeur des luttes hégémoniques contre la drogue, le communisme et  tout ce qui n’avait généralement pas l’approbation des Américains. Un certain consensus veut que les narco-trafiquants soient, possiblement, les plus grands bénéficiaires de la lutte contre la drogue. En Haïti, la chose paraît certaine.

Comme le rapporte si bien Philippe Girard (2005), hormis le business de la drogue, peu d’affaires peuvent fleurir dans l’instabilité chronique et tristement caractéristique qui est la nôtre. Dans son Paradise Lost: Haiti’s Tumultuous Journey from Pearl of the Caribbean to Third World Hotspot, il parle des premiers contacts établis avec l’armée alors que débutait la révolution économique du fils. En 1984, le colonel et chef de la Police Michel François reçoit un émissaire du Cartel de Medellin et formalise les rapports. Deux ans plus tard, une certaine révolution aux visées démocratiques viendra gâcher ses plans. Il s’en remettra de fort belle façon en participant au coup d’État de 1991. Les crises politiques se succédant, les affaires iront plutôt bien. En 1995, nous sommes placés sur une liste de 28 pays devant faire la preuve qu’ils combattent effectivement le trafic de la drogue. En 1997, nous entrons dans la cour des grands avec 46 milles tonnes de cocaïne transitant par nous vers la Floride. En 1999, nous confirmons notre nouveau statut, avec un trafic de 14% de la cocaïne arrivant aux États-Unis.

Le début des années 2000 est riche en succès narcotiques. Les big boss sont partout. Ils affichent leurs richesses. Leurs soirées sont courues. Des quartiers huppés se développent grâce à eux. L’argent aidant, ils deviennent fréquentables. Puis arriva ce qui devait arriver. Arriva 2004. La saga Jacques Kétant. Le départ du Président Jean-Bertrand Aristide. La saga Oriel Jean et l’arrestation d’un certain Serge Edouard dont l’une des propriétés saisies par l’État haïtien serait la charmante maison du député Rony Célestin. Comme disent les Américains, nous voilà donc devant le cercle complet. La boucle est bouclée.


* Mon point de vue personnel sur la question est que, avec plus de 300 millions de consommateurs dans le monde, il est temps de dépénaliser et légaliser toutes les drogues pour les réguler comme tout autre produit de consommation potentiellement dangereux et/ou addictif tels le tabac ou l’alcool. Le magazine Courrier International présente une infographie intéressante sur la question. Elle fait deux minutes et trente-six secondes, faites-y un tour, si le cœur vous en dit. 

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