Shark mentality: quand des éléments de la diaspora haitienne alimentent le chaos qu’ils ont laissé derrière eux

Le 26 octobre 2021, une vidéo circule sur la toile haïtienne. Filmée au Pénitencier national, on y voit un chef de gang s’enjailler librement en fumant un joint. Il s’agit de Germine Joly alias Yonyon condamné à perpétuité « pour enlèvements suivis de séquestration contre rançon, viols, vols à mains armées, assassinat, détention illégale d’armes à feu et association de malfaiteurs ». Treize jours plus tôt, le 16 octobre 2021, son gang avait réussi son plus grand coup jusqu’ici : le kidnapping de 17 missionnaires américains et canadiens pour lesquels il exigeait une rançon de 17 millions de dollars.

Dans la vidéo devenue virale, le fondateur des 400 mawozo, coupe improvisée à la main, célèbre son anniversaire sur fond de musique compas.

À la caméra, il montre un à un et en gros plan, ses chaussures, ses chaussettes, son short, son T-shirt, sa casquette. Il cherche à attirer l’attention sur les logos FF tape-à-l’oeil de la marque italienne Fendi. Autour de son cou, une profusion de chaînes en or où le mauvais goût le dispute à l’ostentatoire.

À l’évidence, Yonyon tient à afficher son succès et les avantages certains de son métier : le kidnapping paie, même en prison.

Deux mois plus tard, le 29 décembre 2021, la radio Vision 2000 rapporta l’arrestation par les autorités américaines de collaborateurs de Yonyon qui lui auraient acheté les vêtements de la célébration. Ils venaient s’ajouter à trois autres Haïtiens de la diaspora accusés, au 1er novembre 2021, de fournir le gang en armes et munitions. Eliande Tunis, Jocelyn Dor et Walder St. Louis recevaient les commandes par WhatsApp et les livraient dans « des barils dissimulés sous des tas de vêtements, de chaussures et de Gatorade ». Le 3 mai 2022, Yonyon est extradé aux États-Unis. Dans l’acte d’accusation publié le lendemain 4 mai par le département de la justice américain, il est rejoint par MM Tunis, Dor et St. Louis.

Ces messieurs ne sont pas toutefois les seuls à envoyer des armes en Haïti. En 2006 déjà, un rapport d’Oxfam et d’Amnesty International alertait sur le traffic illégal d’armes vers Haïti depuis la Floride. Il révélait que:

  • le trafic d’armes secret et illégal est courant, avec des itinéraires de contrebande bien usés depuis la Floride, où les armes sont facilement disponibles. La police et les garde-côtes mal équipés et en sous-effectif d’Haïti sont incapables de contrôler ses frontières poreuses et son long littoral ;
  • Haïti a reçu des transferts d’armes automatiques de la République dominicaine, de la Jamaïque, de l’Amérique centrale, du Brésil, de l’Afrique du Sud et d’Israël ;
  • les États-Unis sont le plus grand fournisseur d’armes légales et illégales à Haïti depuis les années 1980. Depuis 2004, les États-Unis ont fait une large exception à leur embargo de 1991 sur les livraisons d’armes à Haïti ;
  • il existe un danger que les armes fournies par les États-Unis à la police haïtienne soient soit utilisées dans des abus, soit acheminées vers d’autres groupes armés ;  et,
  • plusieurs pays, dont le Brésil, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas et la Suisse, ont légalement exporté des armes vers Haïti au cours de la dernière décennie.

Le rapport préconisait des solutions :

  • le gouvernement doit prendre des mesures immédiates pour empêcher les exécutions extrajudiciaires, enquêter sur les violations des droits humains et poursuivre les responsables ;
  • les programmes de désarmement, de démobilisation et de réintégration visant à créer des emplois et à motiver l’abandon de la violence armée doivent être maintenus après le départ de la mission de l’ONU ;
  • il doit y avoir des moyens pacifiques de sortir de la pauvreté, par l’accès aux soins de santé, à l’éducation, à l’alimentation et à l’emploi ;
  • il doit y avoir un mouvement vers la réglementation des fournitures d’armes étatiques et non étatiques et le désarmement permanent des civils ;
  • ceux qui fournissent des armes à la police haïtienne doivent veiller à ce que la police respecte les normes relatives à l’usage de la force et des armes à feu ;  et,
  • la contrebande d’armes illégales doit être stoppée et les embargos ne doivent pas être violés.

Le 3 mars 2023, un rapport de l’Office des Nations Unies contre le crime et la drogue arrive aux mêmes conclusions. Seize ans plus tard, rien ou presque n’a changé. Le nombre d’armes à feu en circulation a doublé. Les gangs sont plus nombreux et plus puissants. La police nationale est aussi sous-préparée et sous-équipée qu’avant. Et, de façon, plus importante encore, des éléments de la diaspora haitienne continue d’alimenter le chaos qu’ils ont laissé derrière eux.

Récemment, un scandale de vente de faux diplômes d’infirmières dominait les réseaux sociaux haïtiens. Parmi les coupables se trouvait la sœur d’un entrepreneur/influenceur qui, auparavant, s’était vanté d’avoir réalisé son premier million en exploitant la naïveté d’Haïtiens à la recherche d’un GED (General Educational Development) pour pouvoir trouver un emploi. Le test coûte 128 dollars en Floride. Les Haïtiens le payaient 1500 dollars chacun. À moins que ces certificats aient été obtenus frauduleusement, le procédé n’est pas illégal. Cela pose des questions éthiques mais sa légalité n’est pas en question. Monsieur Johnson Napoléon, qui en parle d’ailleurs avec fierté, appelle cela la Shark mentality, une mentalité de requin. Le terme est approprié. Le requin est un superprédateur qui peut sentir une goutte de sang à un kilomètre et ainsi repérer les proies en état de vulnérabilité.

Cette shark mentality se retrouve chez un grand nombre d’Haïtiens de la diaspora trafiquants d’armes, trafiquants de diplômes et escrocs en tout genre. C’est ainsi que, dès les premiers jours du programme Biden, les alertes à la fraude se sont multipliées. Des Haïtiens aux États-Unis offraient aux Haïtiens désespérés en Haïti de les sponsoriser pour la modique somme de 10 mille dollars alors que le programme est gratuit.

Les Haïtiens de la diaspora sont bien placés pour savoir le niveau de désespoir qui est le nôtre. Après tout, ils l’ont eux-mêmes vécu avant. Aussi, sont-ils particulièrement équipés pour profiter de notre vulnérabilité. Qu’il s’agisse de faire payer 1500 dollars pour un test à 128 ou de revendre à 10 000 dollars des armes achetées à 500 dollars, le raisonnement est le même. Certes, toutes ces armes qui nous arrivent entre deux balles de pèpè détruisent leur pays d’origine et enfoncent la nation plus avant mais ils auront fait une tonne d’argent. Et, à la fin de journée, n’est-ce pas là, le plus important ?

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