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Josué arrêta le soleil et autres histoires fantastiques

« Ne pointe jamais du doigt un arc-en-ciel » dit la grand-mère à sa petite fille. – Pourquoi ? – Parce que le monstre qui s’y trouve te coupera le doigt. – De si loin ? Voilà que ça recommence. Cette petite et ses questions. Pourquoi n’accepte-t-elle pas ce qu’on lui dit sans poser tout un tas de questions. Grann, comment va-t-il faire le monstre ? Il est loin là-haut dans le ciel et puis mon doigt est si petit. – Il va le faire, c’est tout. Maintenant, laisse-moi tranquille, j’ai à faire.

Petite, j’avais le don d’exaspérer ma grand-mère avec mes questions qui n’en finissaient pas. Elle me disait souvent qu’elle remerciait chaque jour le ciel que je n’aie pas eu à grandir sous la dictature. Tu aurais pu causer de sérieux torts à toute la famille, soupirait-elle. Un enfant qui parle autant, ce n’est pas possible. Je la soupçonne toutefois de n’en avoir jamais été bien fâchée. J’en veux pour preuves les histoires de plus en plus fantastiques qu’elle me racontait à propos de Simbi nan dlo, de Mèt Minui et autres personnages légendaires de nos nuits haïtiennes qu’elle m’assurait être aussi vrais qu’elle et moi étions assises dans sa cuisine à attendre la cuisson de son soso de renommée mondiale.

Elle me disait combien des enfants incrédules comme moi ont fini par s’en mordre les doigts. C’est qu’ils avaient rencontré leur zo grann. Je pris peur. Je ne voulais surtout pas rencontrer l’os de ma grand-mère. « Je ne veux pas que tu meures, Grann. Je n’ai pas d’autre grand-mère, moi. » Mais c’était une figure de style. L’essentiel est que je ferais mieux de la croire et de la laisser à ses affaires. « Ne pointe pas du doigt l’arc-en-ciel. C’est simple.»

C’était simple en effet. Peu de temps après, un bel arc-en-ciel apparut dans le ciel. J’attrapai mon tricycle et me rendit à toute vitesse chez grand-mère. J’entrai chez elle en courant, passai par sa chambre, la pris par le bras et l’amenai directement dans son arrière-cour. Grann, regarde, un arc-en-ciel ! Oui, petite, il y a un arc-en-ciel. Ta maman sait que tu es là ? Grann, répétai-je, c’est un arc-en-ciel ! Oui, oui, c’est un arc-en-ciel. Grann, fis-je au bord de l’impatience, c’est un arc-en-ciel. Regarde mon doigt. Je pointe du doigt un arc-en-ciel ! Tu vois ? Tu vois ? Rien. Ton monstre, il ne peut rien me faire. Il est trop loin, je te l’avais dit.

Elle soupira encore une fois, écouta sa petite-fille de quatre ans lui expliquer que les monstres ne pouvaient rien nous faire quand ils étaient trop loin et remercia le ciel que Duvalier ne soit plus là parce que cette petite … mais il y avait chez elle comme une fierté en sourdine. « C’est plutôt parce que je prie la Sainte Vierge pour qu’elle veille sur toi et te protège de tes folies. Allez, viens, je te ramène chez ta maman. Elle doit s’inquiéter. »

Ma mère n’était pas inquiète. Je lui avais dit pour l’arc-en-ciel et elle avait demandé à D., ma nounou, de m’accompagner. D. nous attendait au salon quand grand-mère la vit et la pria en grâce de garder un œil sur sa folle de petite-fille. Depuis ce jour, grand-mère prit l’habitude de me lister, à propos de rien, des interdits de plus en plus ridicules pour le plaisir – j’en suis aujourd’hui certaine – de me voir les démanteler. Elle contribua ainsi, plus que je ne le saurai jamais, à développer chez moi cet esprit critique qui me fut particulièrement utile le jour où Jean-Paul Sartre et sa Nausée firent irruption dans ma vie alors que je venais d’avoir huit ans. Mais ceci est une autre histoire, pour un autre jour.

À l’église aussi, on racontait des histoires. Des histoires comme celle de Josué qui arrêta le soleil. C’était plus majestueux. Je me rêvais Josué. Puissante. Dominant la nature jusqu’au soleil. Avec l’aide de Dieu. Je me voyais le Josué du petit Jésus – que j’aimais définitivement beaucoup plus que son père. Me voilà faisant tomber la nuit en plein jour et les gens paniquant, ne sachant plus à quel saint se vouer ni quel loa appeler. Mais cela ne durerait pas. Je serais clémente.

J’étais d’autant plus fascinée par les éclipses solaires que je n’en avais encore jamais vues. Peu de temps après Sartre et sa Nausée, l’on en annonça une. Je fonçai à la bibliothèque et cherchai à trouver le maximum d’informations possibles sur celles-ci. Je n’étais pas intéressée par les explications scientifiques. Mes parents s’en étaient chargés. Ils avaient même prévu des jeux de société pour passer le temps où nous devrions rester enfermés à l’intérieur – comme si, avec leurs règles impossibles, leurs couvre-feux et autres empêcheurs d’être-enfants en rond, la chose était rare. Non, moi, je voulais les histoires. Ma grand-mère était au loin et je n’avais plus que la bibliothèque et ses livres pour ma dose d’histoires fantasques.

J’ai ainsi découvert que, dans la Chine impériale, les Chinois sortaient taper  sur leurs casseroles pour faire fuir les sales dragons qui essayaient de manger le soleil. Ils réussissaient, à force de bruits, à les faire recracher le malheureux pour que tout revienne à la normale. Il y avait aussi, chez les Indiens, l’histoire du démon Rahù qui, du fait de la délation du soleil et de la lune à Vishnu, ne réussit qu’à moitié son plan de devenir immortel en volant du soma – l’élixir de la vie éternelle. Vishnu lui ayant coupé la tête alors qu’il commençait à boire le fruit de son forfait, Rahù n’est plus qu’une tête vengeresse qui, de temps à autre,  bouffe le soleil ou la lune mais dont la vengeance reste éphémère en l’absence d’un corps et donc d’un système digestif abouti. Chez les Guaranis, c’est un jaguar qui fait office de mangeur de soleil alors qu’un requin s’en charge chez les Makkah et un serpent chez les Mayas. En Scandinavie, l’histoire de la pauvre Sól sur son char pourchassée sans merci par le loup Skoll qui finira, un jour, par l’engloutir lors du Ragnarok, l’apocalypse nordique, m’a longtemps fascinée.

L’impression générale fut celle d’un moment particulièrement dangereux où des forces sombres sont à l’œuvre. Les éclipses, d’un mythe à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’une civilisation à l’autre, sont des événements anxiogènes. Aujourd’hui, progrès scientifique oblige, nous stressons pour nos pupilles. Celles-ci se dilatant en fonction de la lumière globale du champ de vision, elles peuvent atteindre jusqu’à 6 millimètres dans ces cas-là. Or, chaque cellule exposée au rayonnement solaire reçoit 10 fois plus de lumière pendant l’éclipse qu’autrement, ce qui peut endommager voire tuer ces cellules d’autant que cette destruction est indolore. Aussi, paniquons-nous, en sourdine. Même quand ce n’est pas dans nos habitudes de regarder le soleil. Nous craignons tous, en bas en bas, que l’un des monstres pourchassant le soleil ne nous force à lever les yeux et ne nous les mange à défaut de pouvoir dévorer le soleil.

Il est bon de remettre en question les mythes et de pointer son doigt vers l’arc-en-ciel. Mais seulement parce que l’arc-en-ciel est un beau cadeau du Soleil. Le Soleil, par contre, on ne joue pas avec. Éclipse ou pas, on ne le regarde pas à l’œil nu. C’est douloureux certes, mais c’est surtout dangereux. Quatre milliwatts de lumière frappant la rétine, voire même la cornée, et c’est la cécité temporaire. Des jumelles multiplieront cette énergie par 500 et Rahú aura alors réussi de façon permanente, à digérer votre soleil. Vous voilà aveugle pour avoir voulu épier la déesse et son char.

Grand épieur devant l’éternel, le  philosophe grec Anaxagore fut l’un des premiers en Occident à proposer une théorie scientifique sur le Soleil qui n’était plus qu’une grosse boule incandescente et n’avait plus rien à voir avec le magnifique char d’Hélios. Naturellement, cette outrecuidance lui valut d’être emprisonné et, comme un certain Socrate, condamné à être, par la mort, à jamais privé de soleil. Il n’eut la vie sauve que grâce à l’intervention du grand Périclès.

Demain, ne soyez pas comme Anaxagore. Ne vous immiscez pas dans les jeux des dieux. Ne vous avisez pas de chercher à découvrir leur nudité. À quelque chose, mythe est bon. Quand le soleil se cachera dans ses draps sombres, soyez polis, baissez les yeux.

Patricia Camilien Tout afficher

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