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Du bon usage d’un sondage

Le sondage publié par l’association Ayiti Nou Vle A, ce mardi 10 décembre 2019, a provoqué des réactions toutes intéressantes et généralement terribles. Entre les gens du pouvoir qui jubilent de voir l’opposition maltraitée et ceux de l’opposition fâchée d’une image de la réalité dont ils doivent bien se douter, je ne sais quel groupe me fait le plus sourire. Il y a aussi celleux, en pleine errance, qui sont, comme le reste de la population, contre Jovenel Moïse et contre l’opposition, mais veulent tellement sa démission qu’ils préfèrent s’accrocher à des “analyses” rejetant des résultats qui ne leur conviennent pas. Il y a, enfin, celleux, déprimés, par la perspective de devoir accepter que, Jovenel Moïse ne dégoûtant pas absolument une population exsangue, il n’y ait rien à espérer de celle-ci. Toutes ces réactions sont compréhensibles. Aucune d’entre elles n’aurait dû durer passée la première heure de choc.

Ce sondage d’opinion est le miroir de notre société, à un instant t, plus précisément, du 20 novembre au 5 décembre 2019. Il ne décrit pas une réalité immuable. Il est une invitation à réviser nos a priori, adapter notre stratégie et planifier pour l’avenir.

C’est au 23 septembre 2019 que l’idée du sondage a été adoptée par l’association. Le peyi lòk s’annonçait plus long que prévu, les propositions de sortie de crise /transition se multipliaient, et les appels à positionnement s’intensifiaient. Au cours d’une réunion sur Zoom – lòk oblige – nous avions convenu de faire un sondage pour prendre le pouls de la situation et tester notre proposition de solution. La raison en était simple. Trop de gens parlaient pour le peuple. En André Michel, le peuple avait un avocat, une voix et un secteur à la fois démocratique et populaire. En Zénith FM, le peuple avait une radio qui se faisait fort de lui dire ce qu’il pensait. Une opposition plurielle, se regroupant, à qui mieux mieux, puis une passerelle pour les unir tous se dessinait. Nous voulions savoir ce que pensait vraiment le peuple. Nous résolûmes de lui demander.

Nous pensions avoir de bonnes raisons de croire que le peuple ne se retrouvait pas dans ce que tous ces gens disaient pour lui. Personnellement, comme je le disais régulièrement sur Twitter, j’avais parlé aux miens – ceux de l’en-dehors profond – ils me disaient qu’ils n’y entendaient rien et ne se sentaient pas concernés. Mais une anecdote n’est pas une donnée. Même multipliée. Nous pensions toutefois avoir de bonnes raisons de croire que le Président Jovenel Moïse était universellement décrié, nous avions raison mais à un niveau bien moindre que nous ne nous y attendions. Cela nous a pris de court. Un temps. Nous nous sommes vite repris toutefois. Parce qu’il le fallait.

Le sondage était double. La première partie était un sondage d’opinion classique sur la conjoncture. La seconde toutefois était un sondage de référence, pour nous, pour savoir si notre proposition de Konbit Sitwayen tenait la route. La grande idée d’ANVA est de replacer le demos au cœur de la démocratie, de mettre les idées avant les leaders, pour, un jour, arriver à établir la société où nous voulons vivre. Après le rejet massif du lòk (à 93%), c’est le plus haut pourcentage que nous ayons eu pour les réponses au sondage. 87% des sondés pensent que c’est une bonne idée. Cela tombe bien. Tout le monde, “pouvoir”, “opposition”, “société civile”… a proposé à un moment ou à un autre une grande conférence nationale, voilà une occasion à saisir. Cessons la fixation sur Jovenel Moïse et concentrons-nous sur nous.

Le document de présentation du sondage publié par l’association – en même temps que des vidéos, graphiques interactifs et même la totalité des données – précise que nous avions retenu les services de la Trend Media (Digicel), spécialisée dans les sondages et études de marchés, pour l’opérationnalisation du sondage. Ce qu’il ne dit pas c’est que, en attendant que les résultats arrivent – et un peu par jeu – nous avions invité les personnes inscrites sur le site de l’association à répondre aux mêmes questions. Il était entendu que ce “sondage” serait tout sauf scientifique et la majorité a préféré attendre “les résultats du vrai sondage”. Ils furent une centaine à se prêter au jeu, pour un taux de confiance de 4% en Jovenel Moïse et de 6% dans l’opposition. Ils étaient aussi bien plus disposés à s’engager pour le Konbit, étant prêts à être délégués à 83%. Vivant activement leur identité de citoyen.nes, il semble normal qu’ils s’engagent plus que la moyenne. Mais, même chez eux, le rejet de la classe politique actuelle était sans appel.

Voilà donc ce qu’il faut retenir du sondage. Que nous sommes désormais convaincus que nous ne pouvons nous sauver que nous-mêmes et qu’il nous faut, ensemble, organiser ce sauvetage:

  • Le rejet massif du peyi lòk semble aller de pair avec le rejet massif d’une opposition qui a fini par y être associée. Aussi, est-ce l’occasion pour l’opposition, dans ses composantes multiples, de se démarquer de ces promoteurs d’un kidnapping en règle de toute une population pour s’attacher à offrir une véritable alternative à la kakistocrassie actuelle.
  • La grande adhésion au Konbit Sitwayen et à l’organisation d’élections confirme le manque de légitimité du pouvoir actuel et devrait faire comprendre à celui-ci la nécessité de s’atteler à la consolidation des institutions démocratiques pour éviter que la situation ne dégénère.
  • Le fait que les deux tiers de la population garde, malgré tout espoir, est sans doute la meilleure nouvelle de tout ce sondage. #AyitiNouVleA est possible puisque nous le voulons.

En conclusion, arrêtez-moi ces grises mines et mettons-nous au travail ! Non pas sur la base de ce que nous ressentons mais en nous appuyant sur la réalité. Celle de cet Ilavachois qui n’avait pas de route à côté de chez lui et qui, aujourd’hui, en voit une belle en terre battue et croit ne pas avoir à se plaindre. Celle de cette mère ayant de la peine à s’occuper de ses enfants et qui, en un moment difficile, a reçu un panye solidarite. Celle de ce nègre des mornes qui, grâce à son beau kit solè, a désormais accès à l’électricité comme ces messieurs de la ville. Ils ne savent pas que ces miettes servent de justificatif à un pillage en règle des fonds publics. Ils savent que c’est sous X que la route est arrivée, sous Y que la nourriture a été distribuée et sous Z que l’électricité est venue. Ils ne sont pas plus bêtes qu’un autre. Leurs informations sont différentes. Ils réagissent en conséquence.

La majorité du peuple haïtien garde espoir parce que, sa tête n’étant pas coupée, l’espoir de porter un chapeau un jour est permis. Mais elle ne s’engage pas parce que lorsqu’elle s’est engagée, au point de créer une avalanche, avec un prêtre au verbe puissant, cela s’est très mal terminé. Aussi, reste-t-il circonspect. Le Président n’est pas fiable mais pas plus que les autres. Alors qu’on lui laisse finir son mandat et qu’on nous laisse vivre notre vie. C’est une position tout ce qu’il y a de rationnel, ce qui ouvre de grandes perspectives à qui veut convaincre. Du reste, nous avons un Konbit Sitwayen à organiser.


Pour celleux qui ont la flemme d’aller directement sur le site d’ANVA (#ShameOnYou), je vous reprends les liens principaux ci-dessous :

Pour celleux qui préfèrent qu’on leur lise le rapport, voilà une playlist YouTube :


PS: Nous travaillons à pérenniser le Bawomèt ANVA et cherchons à le financer. Si vous êtes intéressés à aider, envoyez un mail à kominikasyon@ayitinouvlea.org, nous vous expliquerons comment contribuer. Vous pouvez aussi le faire directement à partir de notre site au http://www.ayitinouvlea.org/don.

Patricia Camilien Tout afficher

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4 thoughts on “Du bon usage d’un sondage Laisser un commentaire

  1. Le sondage est très interessant. Est-ce qu’il a eu un rébondissement, un effet, sur la situation politique?

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