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#AnbaDiktati – Marie-Denise, Simone et Nicole Duvalier

Dans les couloirs du Palais un bel officier sûr de sa fortune prochaine marque le pas. Nouveau gendre de Papa Doc – il avait dû divorcer en urgence de sa femme Raymonde Besson pour épouser Marie-Denise enceinte – Max Dominique se prépare mentalement à hériter du pouvoir que son beau-père a promis à la jeunesse. Marie-Denise est l’héritière pressentie et lui, son mari; la chose ne fait pas de doute. Non, loin, Luc Albert Foucard, Directeur Général de l’Office national du tourisme, frère de la secrétaire particulière du Président et mari de sa fille Nicole, lui aussi se positionne. S’ensuivent des intrigues de Palais qui conduiront un Président à vie obsédé par sa mort à faire fusiller 19 officiers soupçonnés de conspirer contre lui. Parmi ces officiers figurait le major Harry Tassy, cousin du colonel Max Dominique et amant de Simone, même si celui que Papa Doc voulait vraiment tuer avait réussi à s’échapper.

Max Dominique survécut parce que sa femme, Marie-Denise Duvalier, n’entendait pas qu’il meure, allant même jusqu’à menacer son père de mort. On trouva un compromis: Max partira en exil. Même Papa Doc savait qu’il ne fallait pas contrarier Marie-Denise. Ses sœurs idem. Simone qui, généralement, ne faisait pas de vague et Nicole qui aimait faire la fête et « n’y connais[sait] rien à la politique, vous savez », non plus.

En janvier 1974, nous la retrouvons, dans les colonnes du New York Times, à la soirée d’ouverture d’une nouvelle retraite pour les riches – un monument à l’Haïti dont on criait vive la différence et où quatre ans plus tard, une certaine Michèle Bennett, fraîchement divorcée, entamera une carrière en relations publiques. L’endroit est présenté par ses propriétaires comme le «le lieu le plus extraordinaire, lascif et décadent du monde». Dans sa longue robe blanche en dentelle, Nicole Duvalier Foucard confirme. Elle salue l’élégance du lieu et remarque que « Enfin, Haïti a quelque chose qu’aucun autre pays n’a ».

Il s’agit de l’Habitation Leclerc, un refuge vallonné de 1,8 million de dollars niché au milieu d’amandiers, de magnolias, de fruits à pain et de palmiers sur un domaine de 15 acres qui aurait appartenu à Pauline Bonaparte Leclerc, la sœur de Napoléon.


Judy Klemesrud, « A New Retreat for the Rich—Surrounded by Tumbledown Shacks« , New York Times, 6 janvier 1974

L’Habitation compte 44 villas individuelles – avec une piscine privée pour deux villas – conçues par l’architecte Albert Mangones pour «paraître terriblement anciennes». Elles sont louées à un tarif forfaitaire de 150 dollars américains – soit presque le double du revenu par habitant de 80 dollars par an – et viennent avec les repas, les boissons alcoolisées, trois domestiques haïtiens et une jeep avec chauffeur. Naturellement, les pourboires sont interdits. C’est qu’il faut promouvoir le tourisme, et pas n’importe quel tourisme, celui de la richesse de la pauvreté tropicale.

« Mes amis me disent toujours: « Comment osez-vous vivre dans ce pays? Vous vous ferez tuer, vous vous ferez agresser, vous vous ferez voler », a déclaré peu avant le début de la soirée, Lawrence Peabody des Peabodys de Boston, co-propriétaire et architecte d’intérieur du complexe. « Je leur dis: « Je ne supporte pas la pauvreté aux États-Unis.» Je dis: « Regardez, ici les gens sourient. Au pire, ils peuvent toujours cueillir des fruits et des légumes s’ils ont faim». » Mme Mary (« Sisi ») Cahan de New York, resplendissante dans un collier de diamants d’imitation de Kenneth Jay Lane, approuva de la tête. «C’est la pauvreté tropicale par opposition à la pauvreté froide, qui est bien pire», a-t-elle déclaré.

NYT, ibidem

Les investisseurs l’ont compris. La pauvreté tropicale a la cote. Le complexe est financé par deux prêts de 400 000 dollars, l’un auprès d’une banque de New York, l’autre auprès de l’Agence américaine pour le développement international – la USAID, installée en Haïti à l’arrivée de Jean-Claude Duvalier au pouvoir. Un autre million provient de personnes riches et célèbres. Ils s’appellent Giovanni Agnelli, George Plimpton, le duc de Bedford, le prince Egon Von Furstenberg, Mick Jagger, Jean-Paul Belmondo, Roger Vadim et le baron Edmund de Rothschild. Haïti est open for business et le tourisme la sauvera. C’est Théo Duval, assistant exécutif de Luc-Albert Foucard qui le dit: « Aujourd’hui, Haïti courtise le tourisme et l’année dernière, 206 000 touristes l’ont visitée. C’était plus du double du chiffre de 1972 », soutient-il. Interrogé sur le contraste entre la paradisiaque Habitation Leclerc et ses environs, M. Duval se fit philosophe: « Si nous devons reporter les plaisirs du luxe jusqu’à ce que la toute dernière personne sur terre soit nourrie et vêtue, alors ce serait un monde très ennuyeux, en effet. »

Nicole Duvalier Foucard – puis St-Louis – n’avait que faire d’un monde ennuyeux. Dans le Rapport St Fleur, elle est celle de ces trois sœurs à avoir reçu le plus d’argent, $3,223,468, plus même que sa mère. Mais elle ne se limitait pas au Trésor public. En 1975, elle orchestra une vaste opération de fraude sur les timbres postaux Audubon, à l’insu de son président à vie de frère qui, lorsque le scandale éclata, tint un simulacre de procès à la télé – pour la toute première fois en Haïti – où des officiers acceptèrent de porter le blâme.

Son petit frère se méfiant de plus en plus d’elle, l’aînée de la famille, Marie-Denise Duvalier Dominique – puis Théard – n’aura droit qu’au tiers du pactole de sa petite sœur Nicole: $1,119,163. Quant à la deuxième fille, Simone Duvalier, elle est, des neufs personnes citées dans le Rapport St Fleur, celle qui a reçu le moins d’argent, avec un misérable $437,921. Toujours, sans faire de vagues, elle sembla principalement suivre sa sœur aînée, Marie-Denise, d’abord en Europe, puis en Floride.

Aujourd’hui les enfants des sœurs Duvalier – des Foucard, Théard et Dominique – poursuivent une vie américaine normale, bien loin de celle de leur cousin qui semble déterminé à ne pas nous laisser faire le deuil de la dictature en paix.

Patricia Camilien Tout afficher

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