Accéder au contenu principal

#AnbaDiktati – Mme François Duvalier

Le vendredi 7 février 1986, au petit jour, la veuve de François Duvalier, s’apprêtait à fermer à clé la porte de sa villa à Pacot et prendre la route de l’exil. Elle partait rejoindre son fils adoré – et cette femme qu’il avait épousée pour son malheur. Dieu seul sait, à quel point, elle détestait cette pimbêche. Et voilà qu’elle causait la chute d’une dynastie que feu le Dr Duvalier s’était donné tant de mal à créer.

Jean-Claude avait pourtant bien commencé. Il lisait sagement son texte. Il se fiait à Marie-Denise et au cabinet pour lui choisi et surtout, surtout, il écoutait sa maman. En cette époque bénie, Mama Doc dictait à son adolescent de Président à vie ce qu’il devait faire, où et comment. Elle était la Première Dame de la République, la Reine Mère, celle dont les faveurs faisaient et défaisaient les carrières. Quand le Docteur était en vie, elle était « le pouvoir derrière le trône » mais avec Jean-Claude elle aurait tout aussi bien pu être assise sur le trône. Dix ans de pur bonheur qui se termineront sur un mariage somptueux précipitant leur chute à tous.

Qui l’eût cru? Elle, Simone Ovide, enfant abandonnée, née à Léogâne d’une sordide affaire entre un intellectuel mulâtre [Jules Faine] et sa domestique illettrée, qui a réussi contre toute attente à devenir femme de médecin, femme de ministre, femme de dictateur et mère de dictateur. Elle, Simone Ovide Duvalier, se voir mettre de côté par une « mulâtresse » que son idiot de fils s’est mis en tête d’épouser. Belle révolution noiriste, que voilà! D’accord, il aime les peaux claires – comme son père, on dirait – mais fallait-il que ce soit celle-là? Il y avait bien eu l’autre. Une vraie mulâtresse en plus. Comment s’appelait-elle déjà? Jean-Claude lui avait même fait un enfant. En voilà une qui connaissait sa place. Mais non, il a fallu que Jean-Claude épouse cette femme hautaine, prétentieuse et vaniteuse.

C’est d’ailleurs sa vanité qui a conduit à cette terrible nuit. Ce n’était pas la misère. Le peuple s’y était habitué. À la mort du Docteur, la situation était loin d’être optimale.

Haïti est au dernier rang de la pauvreté en Amérique latine : 86 % d’illettrés, 80 km de routes goudronnées, 3 000 téléphones, un revenu annuel de 350 Francs par habitant, un budget dérisoire de 150 millions de Francs. Sur ce dernier, Papa Doc prélevait le dixième pour ses frais personnels. À ses adversaires, il réservait le peloton d’exécution. Selon son mot favori, il en « ratiboisa » 2 000. »

L’Express, 26 avril au 2 mai 1971, p. 22

Le peuple était pourtant resté fidèle à la famille. Pendant dix ans, dix belles et magnifiques années, ils avaient accepté d’être gouvernés par un enfant. Puis, ce mariage. Ce mariage!

Madame la Présidente – c’est le titre créé pour elle sur mesure pour que Mme Duvalier puisse garder le sien – se fera aussi insupportable que possible … jusqu’à faire partir sa belle-mère du Palais National. La villa de Pacot était son refuge. Protégée par un mur de dix pieds, elle abritait de magnifiques pelouses en terrasse se prêtant merveilleusement à la promenade, des cyprès, des manguiers, des pins pour l’ombre, une profusion de jacinthes, de géraniums et de jacarandas et une magnifique piscine couleur azur. Et voilà, que, par la faute de cette idiote, il fallait l’abandonner aussi.

Si au moins, elle avait pu piller allègrement les caisses de l’État, mais, là aussi, elle s’était faite surclassée par la Bennett. Deux millions pour elle, quatre-vingt-quatorze pour la pimbêche. Non, mais. $2,049,241. Pathétique, non?

Elle devra pourtant la supporter en exil. D’abord dans les Alpes françaises, puis à Paris. Elle et ses vacances de ski, ses boucles d’oreille à 200 000 dollars, ses visons hors de prix. Absurde! Aussi, absurde que cette entrevue catastrophe qu’elle accorda à la journaliste américaine Barbara Walters. Jean-Claude et elle ont pratiquement reconnu tout ce que leur reprochait le gouvernement: le « siphonnage« , les comptes extra-budgétaires, les fausses œuvres caritatives. Tout. Et la meilleure parade qu’ils ont trouvé fut de dire que le système politique haïtien était paternaliste, qu’ils n’avaient rien inventé, que c’était la coutume. Les imbéciles!

Michèle Bennett a vraiment réussi à rendre le pauvre Jean-Claude aussi ridicule qu’elle. Comme cette fois à Mougins, au Manoir de l’Étang, un endroit parfait pour commencer une vie française, déniché par l’ami Jean Sambour. C’était un peu après leur arrivée en France, alors qu’elles enquêtaient sur les accusations de vol et de détournement de fonds portés contre les occupants par le nouveau gouvernement haïtien, les autorités françaises la surprirent qui essayait de se débarrasser d’un petit carnet dans les toilettes. Dans les toilettes?!? Ri-di-cu-le. S’y trouvaient enregistrées des dépenses récentes: 168 780 dollars pour des vêtements chez Givenchy, 270 200 dollars pour des bijoux chez Boucheron, 9 752 dollars pour deux selles pour enfants chez Hermès, 68 500 dollars pour une horloge, 13 000 dollars pour une semaine dans un hôtel parisien.

Naturellement, avec un tel train de vie, l’argent ne pouvait durer longtemps. Arriva, ce qui devait arriver. Michèle Bennnett s’installa avec un autre alors que ce pauvre Jean-Claude s’enfonçait plus avant dans la déchéance. Il a fini par trouver un dernier restant de dignité pour demander le divorce, bien que bien trop tard. Il ne restait déjà plus rien. Adieu le compte en banque londonien de quelques 20 millions dollars retracés par l’avocat français du gouvernement haïtien, Gilles Auguste. Transféré sur des comptes au New Jersey puis au Luxembourg, l’argent avait disparu dans la nature. Adieu le compte de l’autre banque dans le Sud de la France vidé avant que ne puisse s’exécuter une ordonnance de gel du tribunal.

C’était en 1993. L’année suivante, les nouveaux divorcés vendirent le château et se partagèrent ce qui restait après que la majeure partie de l’argent ait été utilisée pour payer les arriérés d’impôts. Puis, Jean-Claude fit ce qu’il aurait dû faire depuis toutes ces années, revenir vers Mama Doc. Les conditions étaient difficiles mais au moins ils étaient ensemble. À Mougins même, où ils vécurent des mois idylliques à l’Eden Bleu.

C’était un petit hôtel à 78 dollars la nuit et on était loin de la villa des débuts mais quel mémorable automne! Ils étaient arrivés le 22 août 1995 et se présentèrent au directeur de l’hôtel, un certain Patrick Budail, comme M. et Mme Valère, une mère et son fils en vacances sur la Côte d’Azur. Puis il a fallu que l’imbécile aille appeler la police et les gendarmes sous prétexte qu’ils étaient restés des semaines sans payer. Les voilà, placés en garde à vue. Elle, Mme François Duvalier. En garde à vue. Quelle indignité! Heureusement, quelqu’un les a reconnus au poste comme étant M. Duvalier et sa mère.

C’est la petite amie de Jean-Claude qui est venue régler la facture. Véronique Roy qu’elle s’appelle. Une française bizarre qui rêve de retour dynastique triomphal. Il n’y a pas à dire, Jean-Claude sait les choisir. Toujours est-il qu’elle les a sortis d’un mauvais pas. M. Budail les a laissés revenir à l’hôtel même s’il les a transférés dans une seule chambre puis, plus tard, a cessé de leur servir des repas. Le 3 novembre, Véronique est passé les récupérer très tôt le matin, laissant une facture impayée de $18 000, frais de retard compris.

Mama Doc résolut de ne plus sortir de chez elle. C’était une indignité de trop. Pendant la dictature, ils avaient pourtant acquis de nombreuses propriétés à l’Étranger. Le Rapport St Fleur recense:

  • un appartement de $2.5 millions à la Trump Tower de New-York, acheté sous le prête-nom de la Lasa Trade and Finance, Inc.;
  • le Château de Théméricourt évalué a $1.8 million;
  • les appartements de Simone Duvalier et Mme François Duvalier respectivement à l’Avenue Foch et l’Avenue du Général Leclerc à Neuilly-sur-Seine, évalués à $1.5 million;
  • l’appartement de l’ancien Ministre Merceron, Rue Guynemer Paris, évalué à $2.3 millions.

Et voilà qu’elle était réduite à fuir au petit matin l’hôtel miteux d’un Patrick Budail. Trop, c’était trop.

Deux ans plus tard, le 26 décembre 1997, Simone Ovide Duvalier rendit l’âme. Son corps sera incinéré, possiblement pour éviter d’engager les coûts d’une parcelle funéraire.

Patricia Camilien Tout afficher

How about we let the writing do the talking?

5 thoughts on “#AnbaDiktati – Mme François Duvalier Laisser un commentaire

  1. Merci Patricia, c’était un grand travail, toutes mes félicitations pour ça. Bon nombre de jeunes chercheurs peuvent aussi vous féliciter.

  2. Quelle histoire ! Superbe.
    FÉLICITATIONS à la blogueuse
    Continuez sur cette lancée !
    Ne vous arrêtez pas !

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :
Aller à la barre d’outils