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Nostalgie dangereuse

Samuel Edouard Duclosel est étudiant en droit à l’Université Quisqueya. Il rédige actuellement son mémoire. Il est aussi le présentateur de la chronique « De ma fenêtre » dans l’émission Areytos. Aujourd’hui il partage avec nous ses réflexions sur un sujet qui lui tient à cœur.


Qui peut me dire qu’il n’est pas nostalgique de temps  en temps ? Ouais, une tristesse légère accompagnée d’un sentiment de bien-être , this sappy (sad+happy) feeling , ressenti à cause d’un passé qu’on voudrait (re)vivre parce qu’on le croyait agréable ou meilleur qu’aujourd’hui. Il est aussi possible d’être nostalgique d’un passé qu’on n’a même pas connu. La nostalgie est une mélancolie accompagnée d’un envoûtement et cet envoûtement peut être dangereux .

Il y a deux jours, me revenait en mémoire une conversation vielle de 6 mois environ  que j’avais eue avec une « amie », bon, on va dire une connaissance. Manmzèl  di m san bouch li pa tranble se yon diktati peyi a bezwen ! Ensuite elle a poursuivi pour me demander : «  A quoi peut nous servir une liberté d’expression ou une démocratie si on ne peut pas manger à sa faim ? » Je lui ai demandé si nous les humains on n’est faits que pour la vie végétative. Mais sa question aura tourné en boucle dans ma tête pendant bien des semaines voire des mois avant de ressurgir à la veille du 7 février 2019, date marquant le 33ème  anniversaire de la chute du régime dictatorial des Duvalier dont  le caractère néfaste n’est plus à démontrer même si certaines personnes s’amusent à refaire l’histoire sur les réseaux sociaux. Manman m di m lè l te ti katkat li te konprann Duvalier se prezidan li te vle di, kidonk bagay la te grav !  Mais là je n’ai pas la prétention de parler de manière exhaustive de tous les méfaits du défunt régime des Duvalier, mon propos est plutôt de comprendre d’analyser l’assertion de cette « amie » ainsi que la question qu’elle avait posée.

« Se yon diktati peyi a bezwen » ; le pays a besoin d’une dictature … mais la question que je me pose c’est « quel pays a besoin de dictature ? ». Oui, quel pays a besoin d’un régime politique autoritaire, établi et maintenu par la violence, à caractère exceptionnel et illégitime ? Au nom de quelle folie (comme le chante Michèle Torr dans J’en appelle à la tendresse) un  individu ou un groupe d’individus concentre-t-il tous les pouvoirs politiques entre ses mains et use de la violence pour assujettir tout un peuple ?Au nom de la mégalomanie, oui ! Ils croient aussi avoir  la science infuse et connaitre mieux que le peuple ce qu’il désire.

Et dans cet assujettissement, il  va sans dire que le peuple est privé de sa liberté d’expression. La liberté d’expression ne se résume pas au fait d’avoir la loi de sa bouche ( à cette expression, je pense à une Haïtienne du pays ,une compatriote) , elle est aussi : la liberté d’exprimer sa pensée, ses idées, ses croyances, mais aussi du droit de la presse d’informer et de distribuer de telles pensées, du droit de s’informer, de se cultiver sans restriction de la part des autorités,la liberté d’opinion artistique, d’enseignement…

Elle est en d’autres termes, la liberté d’être.  Et  les dictateurs aliènent les citoyens, les empêchent d’être  pour  exercer le contrôle le plus total sur eux. Puis, pouvoir manger à sa faim sous une dictature qui ne  nous reconnaitrait pas la liberté d’expression serait comme mener une vie végétative.  Donc cette « connaissance » dont je vous parle est prête à mener une vie végétative  pourvu  qu’elle puisse manger quand elle en a envie. Elle se fiche de pouvoir s’instruire et se cultiver, de pouvoir produire artistiquement, de pouvoir s’associer, de pouvoir militer pour certaines causes etc. Tout ceci étant dit, je ne comprends pas quel pays, quels citoyens  peuvent avoir besoin d’une dictature.

Moi, je viens d’avoir 27 ans il y a quelques jours et cette « amie » ,elle, a eu ses 27 ans  en décembre donc nous ne faisions même pas partie des projets de procréation de nos parents en 1986. Mais ne pas avoir été là  n’est pas une excuse.  On peut parler à ceux qui ont connu la dictature, ou mieux encore, entreprendre des recherches parce que  moult documents nous sont accessibles  puis il y a internet. Tout le monde est d’accord que le régime des Duvalier était une dictature  mais revenons-en à la question de cette fille à qui je parlais : «  A quoi peut nous servir une liberté d’expression ou une démocratie si on ne peut pas manger à sa faim ? » J’en parlais à ma mère qui a dit que j’aurais dû lui demander si du temps de la dictature  les Haïtiens mangeaient à leur faim. La question de maman fait sens et puis c’est un bon raisonnement a contrario.

En effet selon les chiffres disponibles, une partie considérable du peuple croupissait dans la famine, ce que la présentatrice vedette du journal de 4 heures rappelle autant de fois  que nécessaire. W. Cadet écrivait en 1975 pour la revue Le monde diplomatique  que la famine frappait plus d’un Haïtien sur 10 et la population était de 5 millions d’habitants à l’époque. Mon « amie » n’est, semble-t-il, pas au courant de cette information.

Être nostalgique d’une époque qu’on n’a pas connue n’est pas forcément dangereux pourvu qu’on prenne le temps de se documenter. La nostalgie du défunt régime des Duvalier ressentie par les jeunes qui ne l’ont pas connu est-elle imputable à ceux qui profitaient dudit régime (dignitaires, sbires, sous-fifres …) qui veulent réécrire l’histoire pour cacher les vrais faits aux jeunes comme moi ? Ou qui ui veulent profiter de la paresse de certains jeunes qui ne consultent pas les sources ?

Oh ! Et à ceux qui comme  cette « amie » soutiennent qu’il aurait mieux valu rester sous la dictature parce que de son temps la nourriture n’était pas si chère et le peuple mangeait mieux je redirai de prendre le temps de consulter des sources dignes de foi et  si vos proches  ou vous mangiez mieux sous la dictature, la population ne saurait se résumer à vous et vos proches. Et puis ce discours est passéiste et s’installe dans un mauvais confort psychologique qu’il serait bon de dépasser.

La génération de mes parents a renversé la dictature en 1986  conquérant ainsi la liberté d’expression qui est un acquis démocratique fragile et constamment menacé.  Nous-mêmes nous devons lutter pour le garder et conquérir d’autres libertés à notre tour, libertés dont nos enfants pourront jouir demain.

Très exactement 33 ans après le 7 février 1986 (le 7 février 2019 ) , notre génération à nous se bat  contre la corruption qui est presque devenue culturelle dans notre société ,  réclame la transparence au niveau de la gestion des comptes publics , un accès égal aux services publics, de meilleures conditions d’existence  pour les citoyens et les citoyennes, etc.

J’espère que la lutte sera constante et que nous parviendrons à conquérir certains droits qu’il faudra sauvegarder ensuite.

C’est un grand rendez-vous avec l’histoire qu’il ne nous faudra rater sous aucun prétexte !

                                                                                           

Une pensée sur “Nostalgie dangereuse Laisser un commentaire

  1. Bravo Duclosel.
    J’ai bien compris votre point de vue. Je pense que cette « amie » a peut être mal expliqué ce qu’elle voulait dire en fait.
    Il arrive aussi souvent que lorsque les gens veulent montrer leur dégoût pour une situation, ils seraient prêts à a accepter n’importe quoi sauf la situation qu’ils vivent actuellement.
    C’est plutot, à mon point de vue, un sentiment de révolte face à notre situation actuelle sous le règne de la « démocratie ».
    Donc le raisonnement serait que si c’est ca ladémocratie, alors je préfererais la dictature. Elle a tort sur le choix de ses mots mais je crois que dans sa tete, elle a ras le bol de ce que nous vivons maintenant.
    Théophile

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