Contempler le suicide

Hier, une jeune femme, apparemment pleine d’avenir, a mis fin à sa vie, à la grande surprise de ceux qui la connaissaient. Nous n’étions pas amies mais nos vies se sont croisées, il fut un temps. L’image que j’en garde est celle d’une jeune femme toujours tout sourire et qui semblait aimer la vie. Hier, elle a décidé de la quitter. Je n’en connais pas les raisons. Nous ne les connaîtrons sans doute jamais mais je sais que je les respecte. Quelles qu’elles aient été.

L’on est toujours pris au dépourvu dans ces cas-là. Le suicide c’est très dur pour ceux qui restent. Alors on essaie de se consoler comme on peut. Certains se taisent. D’autres invitent à prier pour l’âme de la disparue … jusqu’à ce que quelqu’un rappelle, foi catholique oblige, que l’âme des suicidées ne peut être sauvée. Et c’est là que l’on se rend compte de la terrible cruauté des tabous qui entourent la question du suicide.

Le suicidé est un pestiféré. C’est un lâche et un ingrat qui n’a pas pas su apprécier le plus beau cadeau qui soit,  celui de la vie. C’est un double criminel qui a osé défier notre instinct le plus primaire – l’instinct de survie – et surmonter notre plus grande peur – celle de la mort. Aussi, sa punition doit-elle être exemplaire. À défaut de pouvoir le condamner à mort, nous condamnons son âme.

C’est Émile Durkheim qui, le premier, fera du suicide un objet sociologique. Confiné jusque-là à l’intime – et donc au psychologique – le suicide est désormais analysé en fonction de déterminants sociaux. Durkheim a recours à la statistique pour montrer « la tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée ». Il se lance ainsi dans un travail de typologie du suicide en fonction du niveau d’intégration (égoïste, altruiste) et de la régulation (anomique, fataliste) et met en évidence les tendances suicidogènes.

Devenu depuis un classique de la sociologie – en dépit d’une certaine indifférence de la communauté scientifique à  sa sortie – « Le Suicide » (1897) nous a forcé à considérer les causes sociales de ce qui, dans les faits, est un phénomène social normal. Un phénomène majoritaire, régulier, inévitable.

Le tout premier rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur la question date de 2014. Selon celui-ci, toutes les 40 secondes, quelque part dans le monde, une personne se suicide. Elles sont beaucoup plus nombreuses à tenter de mettre fin à leurs jours. Chez les 15-29 ans, le suicide constitue la deuxième cause de mortalité, à l’échelle mondiale. Dans la population générale, le suicide n’épargne aucune région. Il ne discrimine guère et atteint tous les âges. Il ne sert donc à rien de se voiler la face.

En vouloir aux suicidés ne nous mènera à rien. Ils sont morts de toute façon. Ce que nous pouvons faire, par contre, c’est travailler sur les causes du phénomène et en limiter les incidences. En commençant par abandonner les idées reçues comme cette image fausse et tenace, quoique  contradictoire, du suicidaire lâche, décidé à mourir parce qu’il souffre d’une maladie mentale.

Le pourcentage de malades psychiatriques qui se suicident reste très faible. Celui qui se suicide est une personne comme vous et moi qui souffre et veut mettre fin à une douleur insupportable. C’est quelqu’un qui, après avoir vainement cherché, n’a pas réussi à trouver d’autre solution à ses problèmes.

Dans nos sociétés de plus en plus individualisées, atomisées, cette recherche de solution est de plus en plus une entreprise solitaire. Le sentiment d’impuissance peut ainsi aller grandissant… jusqu’à ce qu’on se sente dépassé… et qu’on décide d’en finir. Alors, plutôt que de nous inquiéter pour l’âme des suicidaires et si nous nous intéressions à leur vie, maintenant ? Nous ne pourrons pas toujours les empêcher de commettre l’irréparable mais au moins nous aurons compris.

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. « Dans nos sociétés de plus en plus individualisées, atomisées, cette recherche de solution est de plus en une entreprise solitaire » , voilà une phrase qui dit à peu près tout ! C’est sans doute au niveau de la prévention qu’il faut agir pour faire en sorte que la recherche de solution soit moins solitaire avec l’offre ou tout au moins la disponibilité de services dédiés.

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