Jean-Bertrand Aristide a subi deux coups d’État. Le premier inattendu quoique peu surprenant. Le second peu surprenant et plutôt attendu. Dans le premier cas, il avait le soutien réel du peuple mais pas celui de nos meilleurs: le Blan n’en a jamais voulu; l’élite économique wòch nan dlo en avait peur; il fallait qu’il tombe. Les Haïtiens se mobilisèrent, en Haïti et ailleurs, pour que leur Président leur soit rendu et il le fut. Mais il était trop lui-même et fit si bien que, arrivé le second coup d’État, un peuple déçu, harcelé, terrorisé, le laissera se débrouiller, lui et ses chimères, contre sa « petite minorité zwit » faite de GNB, Groupe des 184, Convergence, Guy Philippe et autres milices armées.
N’en déplaise à ses promoteurs, le renversement d’Aristide en 2004 n’était ni une révolution ni une révolte populaire. En cinq jours, j’ai reçu suffisamment de messages en privé à propos du billet précédent pour que je décide de le rappeler. J’avoue quand même avoir de la peine à comprendre en quoi le dire serait controversé. Lorsque votre rébellion commence, aux Gonaïves, avec l’assassinat prétendument politique du chef d’un gang réputé financé par l’opposition, il est difficile d’y voir une révolte populaire. L’entrée Coup d’État en Haïti en 2004 sur Wikipédia reprend très bien la chronologie des évènements et je me garderai donc de la refaire ici. L’essentiel est de noter qu’en 2004, comme en 1991, le peuple est spectateur de la chute d’Aristide; il n’y participe pas.
Un ami facétieux me demande « Et Jean-Claude Duvalier alors ? Il a subi, lui aussi, un coup d’État ? » Avant tout, il importe de préciser qu’un coup d’État n’est pas une bonne ou mauvaise chose. Il est. Celui qui subit un coup d’État n’est pas plus un barbare monstrueux qu’une pauvre victime innocente. Le coup d’État est un acte politique et ne fait pas dans la moralité. Il s’agit d’une prise illégale du pouvoir, d’une tacle (généralement) violente pour faire passer le pouvoir d’une équipe à l’autre. Un nouveau personnel de gouvernement se substitue au précédent. Le peuple n’entre pas dans l’équation.
Il est vrai que la chute de Jean-Claude Duvalier commence elle aussi par une mort aux Gonaïves. Celle d’un élève du Collège Immaculée Conception des Gonaives atteint d’une balle sur la cour de son école, le 28 novembre 1985 à 10:00 du matin. Deux autres élèves subiront le même sort quelques heures plus tard. La ville se soulève. D’autres suivent. Au 7 février 1986, le régime duvaliériste n’est plus. La radio Haïti Inter en a fait, le 28 novembre 1985, une très touchante rétrospective que je vous invite à écouter ci-dessous.
En résumé, la révolution de 1986 a vu le peuple haïtien se débarrasser d’un régime dictatorial démocide – qui a, entre autres, exécuté un élève sur la cour de son école – pour le remplacer par un régime démocratique fait de liberté d’expression et d’association. Que le peuple ait échoué ou que l’on en ait empêché par la suite ne change rien à l’objectif. En 1986, le peuple haïtien a dit non à la dictature.
Le coup d’État de 2004 a vu des groupes d’intérêts convergents se débarrasser d’un président autoritaire – qui a, entre autres, (fait ?) exécuter un chef de gang dans son fief – pour le remplacer par un nouvel exécutif. Le but n’était pas de changer de régime mais de personne. Comme pour le coup d’État contre Jovenel Moïse, le peuple haïtien n’avait rien à dire. On ne lui demandait pas son avis.





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