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La coopération internationale en temps de coronavirus

Les spécialistes de relations internationales et de géopolitique amateurs m’amusaient jusque-là. Leurs analyses prononcées d’un ton docte quant au changement de paradigme que représente la COVID-19 sur la scène internationale me faisaient sourire. Voilà la Chine, la Russie et Cuba qui volent au secours de l’Europe et des États-Unis d’Amérique. Voilà le vrai monde qui se dévoile et les puissants ne sont pas qui nous croyions. Voilà le système international tout entier défait et sur le point d’être remodelé à tout jamais.

Je suis une étudiante de la propagande. Fascinée même par elle. J’aime à voir comment la désinformation réussit à convaincre. J’espère un jour en tirer un modèle suffisamment puissant pour que la bonne information arrive à faire de même. Certes, celle-ci est infiniment plus difficile à produire mais peut-être qu’en analysant bien… Ce n’est qu’hier en voyant à quelle vitesse une fausse vidéo du président russe Vladimir Poutine circulait dans l’infosphère que je me suis dite qu’il fallait peut-être réagir. Même sans modèle puissant.

Dans ce discours, nous retrouvons un Poutine, « fatigué, fatigué de tout » et demandant avec force aux dirigeants du monde « quel plan diabolique » ils préparent. La mise en scène est époustouflante – le Kremlin sait y faire. On y voit un Poutine entouré de ses généraux, s’adressant au monde entier, sous l’œil admiratif de ses soldats. L’Ange vengeur accuse, sans détour: « Vous essayez délibérément de réduire la population » et « exige[] de revenir sur [ce] plan. ».

Vos politiques doivent changer en urgence. Vos médias doivent commencer à dire la vérité.


L’Amérique et l’Europe, si vous ne mettez pas fin à vos plans, vous devrez affronter non seulement la colère de Dieu, mais aussi la mienne.


Dieu et la Patrie ou la mort!
Vive! Vive! Vive! »

Naturellement, ce discours est faux. Le Président russe n’a jamais prononcé de tels mots, quoiqu’en disent les sous-titres en espagnol d’un discours en russe partagé en français. Originellement, il a été prononcé le 9 mai 2015 dans le cadre du Jour de la Victoire célébrant le rôle de la Russie dans la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce détournement flagrant d’une vidéo à d’autres fins s’insère toutefois parfaitement dans la guerre de l’information dans laquelle s’est engagée, avec un succès monstre, Vladimir Poutine, par son écosystème médiatique (RT, Sputnik..) et son armée de bots, trolls et autres idiots utiles sur les réseaux sociaux. La formule est si puissante que les dirigeants autoritaires du monde entier se l’arrachent, de Donald Trump à Bolsanoro, en passant par Duterte, Kagamé, Erdogan ou encore Orban de sorte que, même ici, qui a fait 86 comme 1804, ces dirigeants jouissent d’un support qui s’en va augmentant.

La East StratCom Task Force de l’Union Européenne maintient une base de données des grandes tendances en désinformation concernant le coronavirus qui vaut le détour. Le résultat des courses est à 162 aujourd’hui. Il aura encore grimpé demain.

Deux grands axes semblent dominer cette campagne :

  • des messages pro-Kremlin présentant la Russie comme un rempart contre des élites globales ayant créé un virus dans un laboratoire pour décimer une partie de la population mondiale
  • des messages pro-Pékin vantant la centralisation chinoise comme un atout en période de crise comparée au chaos des démocraties occidentales d’où serait d’ailleurs venu le virus (États-Unis d’Amérique généralement)

avec pour effet (désiré ? espéré ? réel ?) d’alimenter la méfiance envers les autorités occidentales, les institutions internationales, les experts scientifiques, etc.

Cette instrumentalisation de la liberté d’expression démocratique pour subvertir la démocratie n’est pas nouvelle. Les États-Unis d’Amérique l’ont pratiquement inventée et patentée depuis l’opération PBSUCCESS pour renverser le président guatémaltèque Jacobo Árbenz Guzmán. Certes, ce retour de manivelle peut être jouissif, mais cette infodémie – le terme est du Directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus – arrive en pleine pandémie meurtrière avec des conséquences potentiellement désastreuses pour toute la planète.  Aussi, le schadenfreude doit-il céder la place à la quête de vérité.

Il était une fois, un pays d’Asie qui, après s’être engagé, en mars 2003, après le premier SARS-CoV, à fermer ses marchés d’animaux vivants les a rouvert en 2004, sans régulation aucune. L’épidémie de ce syndrome respiratoire aigu sévère en 2002 et 2003 n’était pourtant pas une mince affaire, infectant 8 098 personnes et en tuant 774. Puis il y eut le MERS en 2012 et, après cinq années d’études des matières fécales de chauve-souris dans la région de Wuhan, ce draft d’un article de la chercheure Zheng-Li Shi de l’Institut de virologie de Wuhan qui prédisait la pandémie. Pourtant lorsque le Dr Li Wenliang a voulu tirer la sonnette d’alarme en décembre 2019, les autorités chinoises ont préféré l’arrêter lui et 7 de ses collègues pour éviter que la nouvelle ne se répande.

Le résultat est là. La pandémie a atteint tout le globe. Le Dr Li est mort. Une nouvelle vague de contamination frappe l’Asie. Le message dominant les réseaux sociaux, en Haïti et ailleurs, toutefois semble être celui d’une Chine vainqueure volant au secours d’un Occident en désarroi. Qu’importe que la France ait envoyé à la Chine 17 tonnes de matériel médical au début de l’épidémie, c’est le million de masques envoyés en France par la Chine – qui en fabrique 110 millions par jour pour le marché mondial – alimente les débats sur le renversement géopolitique du fait du coronavirus. Idem pour l’Espagne et ses 10 tonnes de matériel envoyées à la même période. La conversation mondiale tourne autour du demi-million masques offerts par la Chine à une Espagne qui vient d’acheter 432 millions d’euros de matériel médical à la Chine (dont 550 millions de masques et des tests défectueux).

Nous laisserons de côté la guerre des chiffres, surtout en Russie où, non, des tigres n’ont pas été relâchés par Vladimir Poutine pour aider avec le confinement. La liberté de la presse dans certains pays étant ce qu’elle est, la Chine ayant préféré arrêter le Dr Li à agir pour (tenter de) contenir le virus, la Russie n’ayant enregistré que 840 cas et deux décès… ce serait une bien vaine poursuite. Du reste, le nombre de cas recensés dépend du nombre de tests administrés et ces derniers sont loin d’être systématiques dans la grande majorité des pays. Nous passerons aussi sur les médecins russes arrivés les mains vides en Italie et les médecins cubains qui, aussi admirables soient-ils, n’arrivent tout de même pas gratuitement. Ce billet commence déjà à faire long et il avait commencé avec l’idée de répondre à une interrogation d’un lecteur et contributeur de ce blogue qui voulait savoir s’il était vrai que l’union européenne avait abandonné ses pays membres. Le reste de ce billet s’intéressera donc à l’Union européenne en temps de coronavirus.

Commençons, rapidement, par rappeler que 1) l’Union européenne est une association d’États et non un État et 2) les questions médicales ne relèvent pas de sa compétence. Ces caveat posés, avançons prudemment sur les traces de l’action de l’UE depuis les débuts de la pandémie.

Premier stop : le site officiel qui maintient une liste constamment mise à jour de la réaction de l’UE en matière de:

  • santé publique (accord volontaire de passation conjointe de marché conclu avec les États membres (ainsi que le Royaume-Uni et la Norvège); mise à disposition gratuite des normes de fabrication aux entreprises de production d’équipements de protection individuelle] création d’une réserve stratégique rescEU commune de matériel médical; nécessité d’une autorisation par les membres pour toute exportation de ces équipements en dehors de l’union; mise sur pied d’un Centre de coordination de la réaction d’urgence …)
  • gestion de crise (mécanisme de protection civile de l’UE pour les demandes d’équipement médical; financement 90 % de la rescEU, soit 50 millions d’euros ; vols de rapatriement ; dons à la Chine (56 tonnes de matériel en tout) ; financement de l’OMS (400 millions d’euros) et, possiblement, « dans le cadre de «l’initiative d’investissement en réaction au coronavirus» […]7,5 milliards d’euros de liquidités d’investissement pour faire face aux conséquences de la crise du coronavirus.)
  • mobilité (restriction temporaire des déplacements non essentiels vers l’UE; lignes directrices relatives aux mesures de gestion des frontières visant à protéger la santé dans le cadre de la crise provoquée par la pandémie de COVID-19)
  • recherche et innovation (47.5 million d’euros pour 17 projets de recherche; appels à projet; nouvelles subventions à de multiples projets européens ( PREPARE, EVA, VEO, MOOD…), initiatives innovantes et essais cliniques)
  • économie (activation de la clause dérogatoire générale du pacte de stabilité et de croissance (PSC); révision des règles en matière d’aides d’État; mise en place d’une initiative d’investissement en réaction au coronavirus, d’un montant de 37 milliards d’euros, pour apporter de la liquidité aux petites entreprises et au secteur des soins de santé… sans compter l’annonce récente de la Banque centrale européenne d’une injection de 750 millions d’euros dans l’économie.

Ces informations sont complétées, sur le site, par des statistiques, des communiqués de presse (53 jusqu’ici) et autres ressources utiles.

Second stop : la vague brune et eurosceptique en Europe qui, certes, ne nous permet pas de retracer l’action de l’UE mais offre des éclairages sur les raisons du succès des messages viraux de la campagne de désinformation évoqués plus haut.

La vidéo ci-dessous permet de mesurer l’ampleur de ce phénomène lié au double déficit démocratique né de l’impossibilité factuelle et oxymorique de la démocratie néolibérale que semble désormais incarner l’union européenne. Elle met en exergue la conquête des esprits par une droite nationaliste, réactionnaire.

Cette vague nationaliste explique le « scandale » de la République Tchèque ayant volé des masques destinés à l’Italie alors que celle-ci se défend de n’avoir confisqué les masques que sur la base d’un soupçon de comportement frauduleux et activités criminelles. Elle permet aussi de comprendre la relative lenteur de l’UE à réagir, les États ayant, à tout le moins au début, préféré, pour la plupart – et, encore une fois, l’union n’a pas de compétences en matière médicale – décider seuls de leur stratégie plutôt que de coordonner la réponse au coronavirus comme le préconisait l’UE. Avec, comme résultat, une méfiance accrue de citoyen.nes européen.ne.s remettant en question l’utilité de l’UE. Et bis repetita.

La viralité de cette vidéo de Vladimir Poutine fustigeant l’Amérique et l’Europe n’a rien de bénin. Les intox, d’où qu’elles viennent, servent un but dans une guerre de l’information aux contours mal définis mais aux conséquences bien réelles.

Patricia Camilien Tout afficher

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