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Le séisme de 2010 a 10 ans

Cette semaine, j’ai donné deux entrevues par téléphone, ajoutant ma voix à ces rétrospectives multiples et inutiles que les journaux étrangers semblent trouver nécessaires pour marquer les grands anniversaires des grands événements qu’ils ont couverts. Moi qui dit non aux entrevues, presque par automatisme, j’ai dit oui, (presque) sans hésiter. Parce que le séisme de 2010 est particulièrement doué pour activer les gênes de la culpabilité chez l’ancienne (?) catholique que je suis. 

C’est le syndrome du survivant puissance 10. Je m’en veux, de la plus irrationnelle façon, de ne pas avoir été là. Aussi, à l’approche de cette date, suis-je particulièrement disposée à contribuer à tout ce qui vise à commémorer cette date où des centaines de milliers d’entre nous  – dont nous ne connaissons pas toujours pas les noms  – auraient disparu. Pendant neuf ans, à l’université, cela se traduisait en l’organisation d’une cérémonie de célébration de la vie à laquelle les parents des disparus ont progressivement cessé de participer. Naturellement, demain soir, nous aurons, encore, notre petite messe.

Nous ne serons pas seuls. Dans notre belle République où les constructions anarchiques ont repris de plus belle et où les logements précaires sont plus nombreux que jamais, nous serons un groupe de gens bien-faisants qui, pendant une journée, commiséreront ensemble. Les radios joueront de la musique douce. Ayiti Nou Vle A aura un micro-trottoir dans sa lettre hebdomadaire. Le Président et sa cour, tout de blancs vêtus, iront s’incliner devant un mémorial inachevé et y déposer une grosse gerbe de fleurs. 

Pendant ce temps, dans le monde réel, rien n’aura changé. Tout sera pareil. Comme avant. Nous serons toujours 56% en situation d’insécurité alimentaire. 2.5 millions à vivre sous le seuil de la pauvreté. 7 sur 10 à vivre dans des logements insalubres. 7 jeunes sur 10 à être inactifs aussi. Séisme ou pas. Nous continuerons de vivre dans l’indignité. Chacun se débrouillant comme il peut pour vivre sa vie. Chacun s’activant, à coup de succès provisoires, à trouver, à notre longue liste de problèmes collectifs, des solutions individuelles.

Ailleurs, dans nos rétrospectives, nous parlerons de l’échec de l’aide internationale. Nous reviendrons sur le cas emblématique de la Croix Rouge, de ses “6 maisons” et, à en croire sa défense, toutes ces bouteilles d’eau, qui auront coûté un demi-milliard de dollars. Nous discuterons salaires, primes de risques et R&R pour employés venant de pays du Nord, dans la République des ONG. Une petite projection d’Assistance mortelle de Raoul Peck, par ci. Quelques rappels sur le ridicule de la CIRH, par là.

Nous ferons semblant d’oublier qu’Haïti n’a pas attendu le séisme de 2010 pour se trouver dans cet état. Que le séisme de 2010 nous a plutôt rendus sexy, un temps, avant que de nous laisser de nouveau à nos tuteurs classiques du Core Group, des organisations du système de l’ONU et, d’une certaine manière, des missions évangéliques américaines. Beaucoup d’entre elles sont arrivées après le tremblement de terre et sont restées, bien au-delà de la première année. Dieu merci, pour elles, notre misère est encore sexy.

Nous parlerons reconstruction comme si, ici, tout n’était pas à construire. À commencer par nos institutions. Nous parlerons reconstruction pour nous lamenter des promesses non tenues de nos meilleurs et de ces quelques petites boîtes réunies au millieu de nulle part, coupées de tout et généralement inoccupées, de Canaan à Onaville. À Gressier, des animaux et la végétation sauvages ont réussi à leur trouver une certaine utilité. C’est une douce réassurance.

Nous évoquerons vaguement les résolutions Petrocaribe pour des constructions, au Fort National notamment, qui ont été en grande partie rétractées et les projets abandonnés. À l’évidence, rien, absolument rien, ne devrait surpasser la plus extraordinaire promesse de toutes. Nous l’avons depuis oublié mais notre premier Président post-séisme (nous en sommes déjà à 3), Monsieur Michel Martelly, nous assurait lors de sa campagne avoir 400 000 maisons en route, par bâteau, mais, un peu comme les bananes de son dauphin et notre Président actuel, Jovenel Moïse, elles ne se sont jamais matérialisées. C’est la vie.

La vie, indigne, pénible, laborieuse, d’Haïtiens et d’Haïtiennes du pays s’essayant à survivre dans l’insécurité multiforme qui est la nôtre. Avec, l’espoir, presque comme un défi, de meilleurs jours hypothétiques.

Patricia Camilien Tout afficher

How about we let the writing do the talking?

2 thoughts on “Le séisme de 2010 a 10 ans Laisser un commentaire

  1. Après tant de réflexions, je me demande est-ce qu’on doit continuer à considérer cette date comme une date saillante pour notre pays… Elle devrait être le nouveau point de départ, mais 10 ans après aucun commencement…

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