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Qui protège nos protecteurs ?

Le Quis custodiet ipsos custodes? de Juvenal traduit, depuis des temps anciens, une peur bien réelle: que ceux qui sont appelés à nous protéger abusent de leurs pouvoirs. Aussi, les appels à nous « protéger de nos protecteurs » sont-ils courants; le refus du cauchemar totalitaire d’Orwell nous poussant à chercher le maître du maître en l’envisageant dans l’Etat de droit. D’un moindre intérêt semble être le sort de nos « gardiens » lorsque, victimes à leur tour, il ne se trouve personne pour les protéger et encore moins pour demander justice. Après tout, ils sont du côté du « pouvoir » – et comme a dû récemment s’en rendre compte la Première Dame si elle lit les commentaires sur les réseaux sociaux – on ne plaint guère celleux qui sont du côté du pouvoir.

Le 9 octobre 2019, un rapport du Secrétaire général de l’Onu faisait état de 34 policiers tués entre le 1er janvier et le 24 septembre – dont 25 à Port-au-Prince – soit le double de l’année 2018 (p.6). L’on ne s’en émut guère. Nous semblons avoir accepté la mort des policiers comme allant de soi. Nous semblons attendre d’eux qu’ils mettent fin à la criminalité dans les zones dits de non droit, qu’ils rétablissent l’ordre et, s’ils en meurent, qu’ils le fassent dans l’oubli général. En échange, nous leur offrons du mépris, un salaire de misère, et des accusations sans doute quelque peu faciles de violation systématique des droits de l’homme. C’est beaucoup demander à une force de police en sous-effectif, sous-équipée et sur-sollicitée.

En dépit de tout, la police nationale, même limitée dans ses capacités opérationnelles et contrainte à faire des choix difficiles, réussit à mener, avec quelque succès, des opérations anti-gang. Arnel Joseph, Ti Je et autres « leaders communautaires » notoires sont arrêtés ou tués. Nous en retenons surtout les bavures et allons jusqu’à transformer un meurtrier, un violeur, un kidnappeur en une victime comme une autre pour fustiger à loisir ces « policiers [qui] ne sont pas d’humeur à voir le peuple se manifester contre la faim, la cherté de la vie, la dévaluation de la gourde par rapport au dollar américain, la corruption ».

Pourtant, du temps où je marchais, les policiers n’ont jamais été que gentils et souriants avec moi, l’un allant jusqu’à me signaler, alors que je m’engageais sur une voie moins fréquentée, l’importance de rester groupés pour éviter des attaques ciblées. Voilà pourquoi, à la Police Nationale d’Haïti, je demande toujours des éclaircissements lorsque des vidéos montrent des policiers réprimant des civils. Je me retiens de condamner, sans l’entendre, l’institution qui a retrouvé les asassasins de Saahmie. J’attends d’elle qu’elle enquête et informe sur ce qui s’est passé. De moi, citoyenne qu’elle protège, elle est en droit d’espérer un minimum d’empathie quand elle perd l’un des siens.

L’Inspecteur Général Michael Lucius, tué par balles hier soir à Vivy Mitchell – et dont le cadavre, comme le veut désormais la coutume, circule sur les réseaux sociaux – serait si le compte de Loop Haïti est bon, le 37ème policier assassiné cette année. À 2.4 morts sur mille, c’est plus du double du taux d’homicide volontaire en Haïti – estimé à 10%. Même en pleine guerre des gangs (2017), la police brésilienne n’accusait qu‘une centaine de policiers tués pour une population de plus de 209 millions. Même le Mexique dans sa guerre actuelle contre les narcos n’affiche que 17 policiers tués jusqu’ici pour une population 10 fois plus nombreuse que celle d’Haïti.

C’est que, en Haïti, tuer un policier ou un citoyen lambda, c’est du pareil au même. Grande égalisatrice, l’impunité érigée en mode de vie garantit que l’enquête se poursuivra jusqu’à ce que, comme le veut la coutume, un nouveau crime fasse oublier le précédent. Avec Saahmie, nous avons eu de la chance, la police a retrouvé ses kidnappeurs qui, quatre ans plus tard, attendent encore d’être jugés. Me voilà donc à espérer qu’on retrouve de même le(s) coupables du meurtre de l’Inspecteur Lucius. Puis, je me rappelle que, 12 ans plus tôt, en 2007, des inconnus lui avaient déjà tiré dessus à Frères et que nous ne savons toujours pas qui ils étaient.

Patricia Camilien Tout afficher

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