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Le rêve de Julian

En 2008, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à Wikileaks, le site Internet n’était encore qu’une « cause célèbre » sur Internet qui n’intéressait que les nerds de l’Internet Relay Channel. Aussi, quand j’ai voulu en faire le sujet de mes recherches, mes collègues, comme les responsables du Centre, m’ont-ils à plusieurs reprises demandé si j’étais sûre d’être sûre. Je l’étais. Je devins la toute première personne au monde à se lancer dans un travail universitaire sur Wikileaks … puis arriva en 2010, la vidéo de Collateral Murder et Wikileaks avait conquis la planète.

Depuis, les scandales se sont multipliés, à commencer par ces accusations de viol qui porteront Julian Assange à demander asile à l’ambassade de l’Équateur à Londres d’où on l’aura extrait ce matin, 7 ans plus tard, peu de temps après que le Président équatorien, Lenin Moreno, ait décidé de lui retirer l’asile diplomatique.

Les accusations de viol m’avaient fait l’effet d’une douche froide. J’aimais le projet Wikileaks, je trouvais géniale cette vision de la transparence crowdsourcée. Je l’avais dit à Julian. Plusieurs fois. J’admirais la structure simple, originale et flexible du dispositif et ne m’en cachais d’ailleurs pas lorsque, entre deux envolées lyriques de Julian sur les dangers du monde dans lequel nous vivons, il me laissait poser mes questions.

Il se montrait passionné. Il aimait son travail et se sentait absolument investi d’une mission. Il semblait se lier d’amitié aisément. Patricia, me fit-il un beau jour, nous avons un avion qui part de Paris pour Reykjavik ce soir, viens donc voir l’opération par toi-même. Il a fallu que je lui explique que ce ne serait pas possible, qu’il fallait que je prévienne, que je vérifie l’état mes crédits de recherche. Il trouva la chose dommage. Il aurait bien aimé voir la Parisienne à qui il parlait depuis tout ce temps. Quand il a appris que j’étais Haïtienne à la base, cela lui prit un petit temps d’ajustement, puis nous voilà partis à parler de possible coup d’État au Honduras.

Il faisait preuve d’une rare paranoïa aussi. Il m’appelait sur mon téléphone à des heures impossibles puis raccrochait brusquement persuadé que la CIA ou pire nous écoutait. Il me rappelait plus tard sur Skype, commençait à parler, puis recommençait à se cacher d’espions imaginaires venus le suivre à Reykjavik. Il y eut l’épisode où il a raté son vol parce qu’il a oublié de confirmer l’achat de son billet. Avant de se rendre compte de l’erreur, il était persuadé que c’était un coup de Hillary Clinton.

C’était un autre fait marquant. Il était particulièrement remonté contre la secrétaire d’Etat de Barack Obama. Comme je lui faisais remarquer qu’en cherchant à détruire Wikileaks madame Clinton faisait uniquement son travail, il insista qu’elle en avait après lui spécifiquement. Il devait avoir ses raisons. Il impliquait souvent qu’il y avait tellement de choses qu’il savait. Tellement. Ce qui sous-entendait qu’il y en avait tellement que je ne savais pas. Ce que je lui reconnaissais volontiers.

Visiblement, dès ses débuts, un certain paternalisme accompagne la lutte – sinon de WikiLeaks, du moins de ses administrateurs – contre la corruption et le secret. Dans un billet sur son site personnel – maintenant défunt – M. Assange écrit le 31 décembre 2006 :

All who spend time in the spy world soon come to the view that the rest of the population lives their life in a sea fog as a tiny piece of cork buffeted by a vast ocean of concealed truth.

La création d’un site Internet leur permettant de découvrir la vérité était donc, un peu, sa bonne action. Ce qu’il confirme dans un autre billet, datant du 3 janvier 2007, le jour même de la fuite forçant son projet de site web au grand jour, intitulé « Témoignage » :

Every time we witness an injustice and do not act, we train our character to be passive in its presence […] If we have brains or courage, then we are blessed and called on not to frit these qualities away […] but rather to prove the vigor of our talents against [the neocoporate state […] Perhaps as an old man I will take great comfort in pottering around in a lab and gently talking to students in the summer evening and will accept suffering with insouciance. But not now; men in their prime, if they have convictions are tasked to act on them.

Julian avait donc accepté sa tâche. Il allait faire quelque chose. Co-inventeur du Rubberhose, un système de « cryptage niable » destiné à l’origine aux défenseurs de Droits Humains dans les dictatures du Tiers-Monde, il allait créer un site ayant la capacité de minimiser les risques auxquels sont exposés les whistleblowers, qu’ils s’agissent de répercussions politiques, de sanctions légales ou de violences physiques. Ce site, c’est Wikileaks, exemple symptomatique d’une « nouvelle critique sociale » (Rosanvallon 2006) en ligne et globale – littéralement fuites wiki – ayant pour objet d’encourager et de faciliter les fuites d’information, en garantissant à leurs auteurs un espace sécurisé et anonyme où diffuser des documents sensibles, censurés ou autrement restreints (Camilien, 2010).

Célèbre hacker australien, alors qu’il était encore adolescent, Julian Assange aurait, d’après des récits biographiques fractionnés, vécu, travaillé et été poursuivi, arrêté, censuré dans plusieurs pays dont la Chine, l’Iran, l’Australie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Il a été crédité comme assistant de recherche de Sulette Dreyfus, pour l’ouvrage Underground (1997) sur les hackers de Melbourne (Australie). D’aucuns soupçonnent Julian d’être Mendax , l’un des héros du livre ; ce qui nous semble plus que probable étant donné les similitudes entre la vie du caractère et celle de Julian. Wikileaks lui vaudra d’être le gagnant (avec WL) du prix 2009 d’Amnesty international dans la catégorie Nouveaux Médias et le récipiendaire du prix Index on Censorship de l’Economist pour l’année 2008.

Dans Outsiders : Studies in the sociology of Deviance, Howard S. Becker (1973: 152) décrit l’entrepreneur moral typique comme issu des couches supérieures de la société. Il lie le succès de son entreprise à cette association qu’il fait du pouvoir que lui confère la légitimité de sa position morale et celui qu’il tient de sa position supérieure dans la société. Le cybermilitantisme (global) ne semble pas faillir à la règle. Les caractéristiques démographiques tant des utilisateurs que des collaborateurs et des administrateurs du site ne sont pas fortuits. Ils correspondent à l’actuelle configuration d’une société (globale), largement dominée par le « mâle occidental blanc ».

Au cours de nos échanges, il m’a parfois paru correspondre à l’image de l’entrepreneur moral typique qui veut aider ceux qui sont au-dessous de lui à vivre mieux. Une position renforcée par son statut de hacker dans un monde majoritairement fait d’illettrés de l’informatique. Toutefois, la nature anti-establishment de son entreprise morale et la structure fluide et participative de son organisation distinguait l’action de M. Assange et de son site, de l’archétype décrit par Becker et c’est cet aspect du cybermilitantisme global et son utilisation des médias participatifs qui m’intéressait particulièrement. À l’époque, j’écrivis:

Plus qu’un véhicule pour une cause, WikiLeaks est un outil, un moyen … voire une boîte à causes. Lutte anti-guerre, climato-scepticisme, mouvement en faveur des droits humains, défense de la liberté d’expression, mouvement contre l’Eglise de Scientologie, lutte contre la corruption … toutes les causes – et leurs militants – peuvent se retrouver sur le site de whistleblowing … Construit autour du wiki, le site ne semble guère avoir de réelle stratégie de mobilisation, hormis l’incitation à lancer l’alerte et la promesse de l’anonymat. Il en résulte un engagement à la carte des utilisateurs qui sont libres de passer d’une cause à l’autre – ou pas – et à qui il n’est fait absolument aucune obligation. Le site fonctionne sur la base d’une relation de confiance entre tous les intervenants et repose sur la stigmergie entre les utilisateurs et leurs différents réseaux personnels pour faire connaitre un document…. En théorie, la probabilité qu’un document devienne viral est similaire à celle obtenue au moyen de l’algorithme dit de l’optimisation des colonies de fourmis (ACO), une technique permettant de résoudre les problèmes informatiques pouvant être réduits à la recherche du « meilleur » chemin/document. Partie intégrante des méthodes d’intelligence en essaim (swarm intelligence), cet algorithme s’inspire de plusieurs aspects du comportement des fourmis, en particulier l’exploitation de leurs ressources en nourriture. Les observations de spécialistes des insectes sociaux dont Grassé (1950) et surtout Hölldobler et Wilson (1990) ont permis de constater que les capacités limitées de chaque individu permettent à la communauté de trouver collectivement le plus court chemin entre une source de nourriture et le nid. Ces insectes sociaux, expliquent les spécialistes, utilisent l’environnement comme moyen de communication. Ils échangent ces informations en laissant des phéromones détaillant le statut de leur « travail ». Cette information laisse une trace que l’insecte suivant peut utiliser et ainsi de suite. Ce qui permet à la colonie entière de trouver la meilleure solution au problème de départ. La même logique s’observe dans le cybermilitantisme lié aux médias participatifs où la popularité d’une cause est fonction de sa reprise par l’auto-communication de masse. Sorte de militantisme wiki ou wikimilitantisme, il contribue au renforcement de l’espace public global, par son adoption du principe de publicité (Habermas [1989] 1962). Délimité à partir du XVIIIe siècle, ce nouvel espace politique était destiné à la médiation entre l’Etat et les individus. Aujourd’hui, il se profile de plus en plus comme le médiateur entre la société civile – au sens anglo-saxon de la société en dehors de l‘Etat et des entreprises privées – et les centres du pouvoir et dont l’Internet en serait un espace public, non plus bourgeois mais rhétorique.

Patricia Camilien, Cybermilitantisme global et médias participatifs: l’exemple de Wikileaks, 2010

Mes intérêts de recherche en étaient ressortis précisés. Je m’étais depuis désintéressée d’Assange – sa façon cavalière de traiter les accusations de viol contre lui m’avait fait douter de sa bonne foi – mais son rêve d’une transparence radicale est restée avec moi. Il m’inspire encore aujourd’hui pour construire une Haïti meilleure, un monde meilleur.

Patricia Camilien Tout afficher

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