La loi de ma bouche

#AnbaDiktati – Frantz Merceron

Le 9 février 2015, dix ans après sa mort à Paris en 2005, l’ancien ministre des finances de Jean-Claude Duvalier fait une curieuse réapparition. Son nom figure dans la base de données de clients de la HSBC publié dans le cadre de l’opération SwissLeaks sur le secret bancaire. Dans la liste des pays ayant le plus dollars impliqués, Haïti est 135ème avec un petit $23.6 millions de dollars dont 10 millions sont détenus par un seul client sur un total de 10. Frantz Merceron est le politicien du groupe avec un peu plus de 1.2 million de dollars américains chez HSBC Suisse.

Le scandale met à nu un système bancaire facilitant fraude fiscale et blanchiment d’argent à l’échelle de la planète avec 180,6 milliards d’euros transitant, à Genève, par les comptes de plus de 100.000 clients et de 20.000 sociétés offshore, entre le 9 novembre 2006 et le 31 mars 2007. Des opérations sophistiquées usant de comptes cachés derrière des structures offshore au Panama et dans les îles vierges britanniques, notamment, à mille lieux des opérations plus prosaïques auxquelles se livrait Frantz Merceron pour son patron, Jean-Claude Duvalier.

Les choses étaient alors plus simples. En guise de sociétés-écrans, des comptes extra-budgétaires d’où les Duvalier puiseront un montant d’au moins 70.7 millions de dollars, d’après le rapport St Fleur. Les profits nets de la Téléco, l’Electricité, la Régie du Tabac, la Minoterie, le Ciment d’Haïti étaient détournés vers les comptes extra-budgétaires pour ensuite atterrir dans les comptes privés des Duvalier, ici et à l’Etranger. Le subterfuge est certes plus aisément découvert mais on était en Dictature, inutile de s’embrasser de procédures de secret bancaire.

Dans le Rapport St Fleur, le Ministre Leslie Delatour – qui a succédé à Frantz Merceron aux Finances de la République – est sans appel:

Sans contestation possible nous avons établi la participation de Frantz Merceron, l’ancien Ministre des Finances sous le gouvernement de Duvalier à cette conspiration. De 1983 à 1985, ce dernier reçut des transferts directs totalisant au moins $10.3 millions en rapport avec la conspiration. Parmi ces nombreux prélèvements, notons à fin illustrative, des transferts totalisant $177,992 tirés sur la BRH et déposés à un compte bancaire ouvert par Merceron à la Banque de Boston à Paris sans aucune justification dans les livres de la banque; $725,567 qu’il s’est approprié sur les réserves de la BRH entre mai 1983 et janvier 1986; et un montant de $9.3 millions transféré par chèques par ordre de Merceron en faveur sa secrétaire, Mme St-Cyr.

Leslie Delatour, Rapport St Fleur, p. 30

Frantz Merceron joue le rôle de banquier des Duvalier. Pièce maîtresse du siphonnage des fonds publics par ces derniers, il:

  • prélève des fonds sur les comptes non-budgétaires (pp 31-22)
  • acquiert des espèces pour les Duvalier et pour lui-même (p 33)
  • prélève des fonds pour les Duvalier (p 33)
  • alimente le compte personnel de Michèle Duvalier

Il prend son travail très au sérieux et n’entend pas qu’on le contrarie. C’est ainsi que, lorsque le Directeur Général de la Minoterie l’informe, par lettre en date du 11 octobre 1985, que les prélèvements mensuels de $542.521.40 qu’il a ordonnés – ainsi qu’une autre valeur de $750.000.00 en octobre 2015 – allaient empêcher à l’entreprise de liquider les opérations courantes, le Ministre Merceron fera passer le prélèvement autorisé de $542.521.40 à $750.000.00 à partir de novembre 1985.

Frantz Merceron accompagne aussi les Duvalier dans leurs achats immobiliers à l’Étranger. Il en profitera pour s’offrir un petit pied-à-terre d’une valeur de 2.3 millions de dollars dans la charmante rue Guynemer longeant le côté ouest du Jardin du Luxembourg. De 1983 à 1985, en deux ans à la tête du ministère des finances, il aura détourné l’équivalent de $59,870,876.

Le Monde Diplomatique d’août 1987 s’intéresse à cette Privatisation d’un État et y consacre un article. « Le système duvaliériste, écrit Jean-Pierre Alaux, reposait sur une privatisation de fait de la chose publique : outre un droit de vie et de mort sur les citoyens (50 000 victimes environ pour une population de l’ordre de 6 millions), Il s’était arrogé le droit de disposer des ressources nationales », citant quelques actions imputées au Ministre Merceron en guise d’exemple. Monsieur Merceron se défendit, accusant le pouvoir en place d’avoir « voulu éliminer de la scène politique des hommes jeunes et compétents qui préparaient une réforme profonde des institutions et des hommes, redoutée d’une partie de la classe politique et de l’armée ».

Il mourut de sa belle mort, le 8 novembre 2005, et eut droit à ce charmant adieu du Nouvelliste:

Frantz Merceron, ancien ministre d’Etat des Finances (1983-1985) de la présidence de Jean-Claude Duvalier, a rendu l’âme le 8 novembre 2005. Il était âgé de 58 ans. Ancien professeur de la Faculté des Sciences de Port-au-Prince, Frantz Merceron fut le créateur du Service de Construction et de Supervision (SCS), institué au sein de la Direction des Travaux Publics.


Frantz Merceron s’en est allé, Le Nouvelliste, 10 novembre 2005