Revisiter Babel 

Ce billet a été publié pour la première fois le 20 mai 2008 sur un blogue désormais défunt. En ces instants où nos Senatus scribendi font référence à la religion du pays dans leurs lois mal écrites, il m’a semblé indiqué de le partager avec vous. 


Dans un merveilleux jardin, un fils et une fille, un jour, décidèrent de passer outre les enseignements de leur père et de commencer à apprendre par eux-mêmes. Ce dernier, se sentant menacé par leur savoir, les jetèrent hors du paradis où il les avait placés pour qu’ils dominent tout ce qui s’y trouvait, mais à condition de se laisser dominer à leur tour. Craignant de se faire remplacer par ses fils rebelles, il les condamna au pire des châtiments: la mort. [Deutéronome 21, 18-21, Genèse 2]

En goûtant au fruit défendu, l’Homme accomplit son premier acte de liberté, acte de rébellion du fils (liberi) terrestre contre son père céleste. Le père, furieux le rend à sa mère: « Tu fus tiré de la terre et tu retourneras à la terre ». Mais la punition n’eut pas l’effet escompté. Quoiqu’un peu perdu, au départ, le fils, tel, Alcyonée, trouva dans le sein de sa mère (Gaïa), la force nécessaire pour déjouer le terrible futur que lui avait prédit son père. Il refusa alors de mourir, et, déterminé à se « faire un nom », résolut, sinon de dépasser son père, du moins d’arriver à lui. Ainsi naquit la Tour de Babel, oeuvre ultime de liberté. Oeuvre qui, pour le malheur de l’homme,  resta incomplète.

Car le Père, jaloux, veille:

« Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première oeuvre ! […] Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ! » [Genèse 11]

Et voilà comment le projet humain, pour la seconde fois, fut écrasé dans l’oeuf. Tel Chronos avalant ses enfants pour les empêcher de prendre sa place, le Père-Dieu semble déterminé à maintenir ses fils dans une dimension précise: celle d’une créature à jamais soumise. La première fois, ce fut en le chassant de son environnement naturel, sans trop de succès. L’homme eut vite fait de se ressaisir et de faire face au monde, dans son unité. Et c’est ici la vraie signification de la requête d’Adam lorsqu’il demanda à Dieu une compagne. L’espèce humaine arrive à donner son meilleur lorsque plusieurs sont un. Et ce n’est certes pas une coïncidence si la rébellion commence avec l’arrivée de la nouvelle venue. Aussi, la seconde fois, le Père s’assura-t-il de faire en sorte que ses fils ne puissent user de leur atout le plus fort, ce que Marx appelle « notre essence biologique première », en faisant en sorte « qu’ils ne s’entendent plus. »

Depuis, la graine de la confusion plantée dans le coeur des hommes a continué à germer. Elle est à la base d’un système formé d’individus qui ont repris, chacun à leur compte, le projet humain. Depuis, l’Homme n’aspire plus en temps qu’espèce unique à la transcendance, mais chacun est désormais décidé à devenir le Père, par la domination sur les autres. Rome en a fait tout un art. Divide et imperum. Diviser et régner. Continuer à régner sur les autres en s’assurant de les maintenir divisés. C’est la réalisation perpétuelle du cauchemar des babéliens qui tentaient de se « f[aire] un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. » Et ce qu’il y a d’intéressant dans l’histoire de Babel c’est qu’elle attribue à Dieu, la division du genre humain et que, au cours de l’histoire humaine, nos croyances ont toujours été ce qui nous a divisés.

Voilà pourquoi le premier problème politique actuel, celui de l’unité du genre humain, exige que nous travaillions à renverser ce qui s’est passé à Babel. C’est-à-dire, renverser le moi, se reconnaître en l’autre, se savoir l’autre. Et donc, reconstruire la Tour et enfin parvenir à l’Humanité qui est Dieu.

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