C’est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône. Ces mères, au lieu d’être en état de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants, qui, lorsqu’ils grandissent, deviennent voleurs, faute d’ouvrage …

Nous sommes en 1729, l’Irlande sous domination anglaise  est un pays où la famine des uns le dispute à l’indifférence des autres et où la misère règne en maître. Préoccupé par la situation, Jonathan Swift, patriote, offre sa Modeste Proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge à leurs parents et à leur pays et les rendre utiles au publicvendre la chair des enfants des pauvres aux (riches) propriétaires terriens « qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants. »

La solution est drastique mais elle a le mérite d’être simple et efficiente. Tout le monde y gagne. Les pauvres en n’ayant plus à entretenir leurs enfants que pendant une année et d’en tirer des bénéfices garantis, les riches en obtenant de la viande tendre et bon marché disponible en toute saison, les femmes pour lesquelles

[l]es hommes deviendraient aussi aux petits soins [lorsqu’elles sont] en état de grossesse qu’ils le sont aujourd’hui pour leurs juments, leurs vaches et leurs truies prêtes à mettre bas, et […] ne les menaceraient plus ni du poing ni du pied (comme ils en ont trop souvent l’habitude), de peur d’avortement.

L’anthropophagie comme moyen de mettre un terme à la faim dans le monde et à la pauvreté ne se contenterait donc pas de nous permettre rapidement d’atteindre les deux premiers objectifs de développement durable, elle offre des avantages non négligeables pour avancer les autres objectifs, notamment en matière de genre et de consommation responsable en réduisant considérablement le nombre d’êtres humains vivant sur la planète dont plus d’un tiers (2,8 milliards) sont des pauvres, selon le Programme des Nations Unies pour le Développement, avec 448 millions d’enfants en situation d’insuffisance pondérale.

Si, d’après les données de la Banque Mondiale, l’extrême pauvreté a été réduite de moitié ces trois dernières décennies, il ne faut pas oublier que de telles statistiques sont trompeuses parce que ne tenant compte ni des critères multidimensionnels de la pauvreté – tels qu’établis par le PNUD – ni des seuils de pauvreté qui varient d’un pays à l’autre – ce qui a pour effet de rendre invisibles les pauvres des pays riches – ni même, et c’est encore plus grave, de l’indice de capacité statistique des pays – avec des projections de la banque, en lieu et place des statistiques manquantes. Pour faire disparaître la pauvreté, il existe des moyens plus pratiques.

thepoorshouldie

Les pauvres doivent mourir. C’est la réponse la plus populaire en la matière sur ce qui est certainement la meilleure nouvelle façon de perdre son temps sur Internet: Google Feud. Sur le modèle du très populaire jeu télévisé américain, Family Feud, le joueur est invité à devenir comment, dans les recherches, les internautes compléteraient l’expression proposée. Pour l’entrée « the poor should », la réponse qui donne une note parfaite est « die ». La seconde réponse est moins utile en termes de solution: ils devraient, les pauvres, cesser d’être pauvres. D’autres réponses tout aussi admirables suggèrent qu’ils arrêtent de se plaindre, perdent le droit de voter  et paient plus de taxes.

La beauté de la proposition de Jonathan Swift réside dans le fait qu’elle offrait déjà, au 18ème siècle, le meilleur de ces réponses. En vendant la chair de leurs enfants, les pauvres assurent que bon nombre d’entre eux meurent tout en étant utiles à la société. La vente de cette viande particulière leur permet d’être moins pauvres et, à terme, de cesser de l’être, ce qui leur évite de se plaindre, de perdre le droit de vote tout en payant plus de taxes … et donc d’être utiles à leur pays.

Pour les fêtes de fin d’année, pensez à remplacer la dinde de Noël par  » un enfant d’un an, gras et d’une belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable » à un repas de réveillon. Accompagnez-le de beaux et délicieux produits du terroir  et n’oubliez pas d’en poster la photo sur Instagram avec le mot-dièse #AyitiPaMNanDiferan.

8 réponses à « Les pauvres devraient mourir »

  1. […] Le temps d’une « blague », Monsieur Zenny aura allègrement participé à une longue et tenace tradition consistant : blâmer les pauvres pour nos malheurs. […]

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  2. […] Jusqu’ici, je pensais qu’il s’agissait d’une coquille. Ce doit être la fille de chez les sœurs chez moi. Je n’avais pas compris le mot-dièse accompagnant la « blague » avant que cet internaute ne me l’explique, par inadvertance. Mais bon, j’aurais dû m’en douter. Quand on accuse les pauvres, les femmes ne sont jamais loin. […]

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  3. […] Le temps d’une « blague », Monsieur Zenny aura allègrement participé à une longue et tenace tradition : blâmer les pauvres pour nos malheurs. […]

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  4. […] – qui n’est pas une banque et est plus préoccupée par des questions sociales que des dollars – se fait plus sévère avec ses chiffres. La population vivant sous le seuil de pauvreté […]

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  5. […] Anvan sa, mwen te panse se te yon ti fot; se dwe paske mwen se yon ansyen elèv kay mè. Mwen pa t konprann achtag ki te mache ak « blag » la avan moun sa a te vin esplike mwen li san li pa t rann li kont. Men, mwen te dwe wè sa. Paske, depi yo leve nan kò moun pòv, yo p ap pran tan pou yo leve nan kò fanm tou. […]

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  6. […] Ak ti « blag » sa a, Mesye Zenny patisipe, alèz alèz, nan yon tradisyon ki la depi digdantan, yon tradisyon nou derefize lage: fè pòv yo pase pou responsab malè nou. […]

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  7. […] Les gens comme il faut sont riches et vertueux. À tout le moins, ils espèrent l’être un jour. Les malere, eux, ils peuvent mourir. Qui les regrettera? Ils n’arrivent même pas à voler […]

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  8. […] Jusqu’ici, je pensais qu’il s’agissait d’une coquille. Ce doit être la fille de chez les sœurs chez moi. Je n’avais pas compris le mot-dièse accompagnant la « blague » avant que cet internaute ne me l’explique, par inadvertance. Mais bon, j’aurais dû m’en douter. Quand on accuse les pauvres, les femmes ne sont jamais loin. […]

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