Le 12 novembre 2021, le « syndicat d’ambassades » connu sous le nom de Core Group publiait, probablement à son insu, son dernier communiqué commun. Novembre 2021 marque la fin de tout semblant rattachement constitutionnel de l’Exécutif. Le 3 du mois, le Dr Ariel Henry — en faveur duquel un communiqué précédent avait tranché de préférence à Claude Joseph — n’ayant pas organisé d’élections dans les délais prévus par l’article 149 de la Constitution, il n’est plus possible de continuer à forcer l’article 14 de la Constitution faussement amendée, à justifier, à son corps défendant, l’injustifiable. Aussi, la « communauté internationale », dans sa grande sagesse, consacra-t-elle la gouvernance sans institutions, dans une politie réduite à un dysfonctionnement.

Le Core Groupe appelle également tous les acteurs politiques et économiques du pays à agir de manière responsable dans l’intérêt du peuple haïtien, et à donner la priorité au rétablissement de l’ordre public ainsi qu’au fonctionnement normal des infrastructures stratégiques.

Communiqué du Core Group 12/11/2021

En novembre 2021, il n’y a ni Parlement, ni président élu, ni feuille de route constitutionnelle. Les « acteurs politiques et économiques » auxquels le Core Group passe des instructions se trouvent donc en dehors de tout cadre institutionnel et semblent procéder d’une logique où l’autorité de l’Etat peut-être restaurée de façon externe et où les élections sont quelque chose à faire advenir.

De façon intéressante, le communiqué ne s’adresse pas aux citoyens haitiens, ne reconnait pas un décideur souverain, n’engage le Core Group à rien. Il réprimande, exhorte, appelle à la responsabilité. La communauté internationale se projette gestionnaire de chaos, s’adonne à une admonition en règle de ceux qui s’attèlent à le déstabiliser et se fait seppuku. À partir de ce moment, la reconnaissance remplace l’autorité, les politiques se passent de procédure et le Core Group finit de se vider de contenu. En 2023, intervenant sur Radio Magik 9, l’ambassadeur canadien confirme l’évidence: le Core Group a été.

Or, ne voilà-t-il pas que, par la grâce du Conseil présidentiel de transition, les membres épars du défunt réussissent, tweet par tweet, à parler de la même voix… pour demander aux conseillers de se faire rares le 7 février 2026, comme convenu.

Le Conseil présidentiel de transition est une aberration, une absurdité, un contresens, une ineptie dont l’incongruité et l’incohérence en font une source permanente de honte pour la nation. Illégal, illégitime et inapte. Ses membres multiplient les scandales, abusent des biens de l’État et y joignent l’outrecuidance de s’attaquer, un décret après l’autre, à l’intégrité déjà fortement entamée de nos institutions par des actes législatifs manifestement destructifs. Or, c’est cette grave erreur de jugement, validée par la CARICOM sous contrôle américain, qui, aujourd’hui, veut par tous les moyens s’accrocher à un pouvoir qui n’aurait jamais dû être le sien, en criant à la violation de la souveraineté et à l’ingérence.

En 2004, le président Jean-Bertrand Aristide extirpé du pouvoir, le Core Group sur Haïti est créé pour gérer la crise politique et le déploiement des forces internationales chargées de « stabiliser » le pays. Le 30 avril, l’ONU, les États-Unis d’Amérique, la France, le Canada, l’Organisation des États américains et l’Union Européenne sont, par la résolution S/RES/1542 (2004) du Conseil de sécurité, constitués en cartel de gouvernance parallèle, par-delà les élections et les gouvernements:

Le Conseil de sécurité …. [a]ppuie la création d’un groupe restreint [Core Group en anglais, ndlr] … qui aurait pour vocation d’aider la MINUSTAH à s’acquitter de son mandat, de promouvoir le dialogue avec les autorités haïtiennes, en tant que partenaires, et de donner plus d’efficacité à l’intervention de la communauté internationale en Haïti, comme il est indiqué dans le rapport du Secrétaire général (S/2004/300);

La MINUSTAH s’est transformée en MINUJUSTH puis en BINUH, et le Core Group en précédent pour une gouvernance gérée de l’extérieur sans mandat démocratique : un corps informel, sans redevabilité aucune, exerçant une influence durable sur un État souverain capté par des acteurs informels, sans redevabilité aucune, exerçant une violence durable sur un peuple privé de sa dignité.

Au moment de l’assassinat du président Jovenel Moïse, le Core Group avait depuis longtemps cassé la façade d’une instance de coordination pour devenir progressivement une coquille de transmission de la volonté américaine — au grand dam des ambassadeurs non américains qui, dans un rituel presque officiel, réservaient leurs interventions de fin de mission pour s’en lamenter, au Nouvelliste, auprès des participants à leurs conférences ultimes ou lors de pots de départ auxquels étaient conviées des oreilles haïtiennes compatissantes. Les consultations sont devenues performatives, les positions majoritaires n’ont plus aucune importance : la volonté américaine s’applique avec ou sans objections.

La présidence posthume de Moïse, assurée, au bon vouloir des États-Unis, par Ariel Henry, achève d’enterrer le cartel. Trump a bon dos, mais des États-Unis qui décident pour la communauté internationale, sur la base de « leur propre morale, leur propre esprit », en dehors de tout effort de consensus, n’a rien de particulièrement nouveau. Les autres membres du Core Group, réduits à l’état de spectateurs, la disparition des communiqués finit par consacrer empiriquement la fin de la fiction. À mesure que l’asymétrie de pouvoir s’impose, le multilatéralisme devient décoratif, puis insignifiant.

Avec le Conseil pour la paix à Gaza, le président américain pousse la logique à son niveau le plus absurde en la personnalisant dans la personne de Donald J. Trump. Et si Haïti nous a appris quelque chose, c’est que ce genre de mécanisme ne résout pas les conflits mais — pour paraphraser Julian Assange de WikiLeaks — les gère indéfiniment. Voilà pourquoi ils ne se donnent pas la peine, comme les impérialismes précédents, de remplacer la souveraineté : ils la vident de son sens et la livrent à une autorité informelle. Au Venezuela, suite à l’enlèvement de son président au cours de la nuit et à sa déférence devant la cour de l’Empire, une vice-présidente est transformée en présidente intérimaire, servant tant qu’il plaît à la présidence américaine. Mais, de façon plus inquiétante, c’est un mécanisme qui ne s’atrophie que pour réapparaître sous une autre forme.

Laisser un commentaire

Trending