Ce vendredi 23 juin 2023, le Canada de Mélanie Joly a sanctionné 4 « personnes liées à la situation en Haïti » dont 3 chefs de gangs qu’elle a cités nommément.
Le quatrième sanctionné est un homme d’affaires, grand artisan – via le groupe des 184 – du second coup d’État contre Aristide, figure clé de l’industrie textile en Haïti, et porteur du projet de la très controversée zone franche à Savane Diane. C’est d’ailleurs par ce projet qu’il marque aujourd’hui son désaccord avec l’incompréhensible décision du Canada de le sanctionner en compagnie de personnages aussi peu reluisants.
L’annonce de cette mesure incompréhensible par la Ministre des Affaires Etrangères du Canada va nuire au développement de ce projet, des emplois attendus et approfondira les souffrances des plus vulnérables. C’est malheureusement un sérieux coup aux efforts de création d’emplois et sociaux qui nous motivent.
André Apaid Jr, dans une note citée par Juno 7
Mais, peu s’en faut, l’ »haitiano-américain » – c’est ainsi qu’il se présente, possiblement parce que la rumeur veut qu’il soit arrivé en Haïti, en 1976, avec un passeport américain et un visa de touriste – « restera accroché à la question de retirer les armes des mains des jeunes et de réaliser de bonnes élections afin de donner une chance au pays de se reprendre ». Tant d’abnégation force l’admiration. Surtout quand on sait l’engagement profond d’André Apaid Jr dans le sauvetage d’Haïti des griffes du président élu dictateur Jean Bertrand Aristide par la milice armée de Guy Philippe.
Par principe, sur ce blogue, nous n’accordons guère foi aux paroles de criminels. Il est sain d’assumer que si leurs lèvres bougent, ils mentent probablement. Les extraits d’un entretien avec Guy Philippe qui vont suivre devront donc être pris avec la circonspection nécessaire. Ceci dit, ils sont à intégrer dans un motif plus large qui permet de douter tout autant des dénégations désormais routinières des sanctionnés.
Nous sommes en mars 2007, 3 ans après le coup d’État de février 2004. Un Guy Philippe, déçu, trahi mais tout de même fier d’avoir sauvé son pays, répond, par e-mail aux questions de Peter Hallward, professeur de philosophie au Royaume-Uni, dans le cadre de l’écriture d’un livre sur Haïti. D’entrée de jeu, l’ancien commandant de la police nationale d’Haïti, dénonce des politiciens professionnels ayant signé, avec la France et les États-Unis, un accord antipatriotique qui a enterré le mouvement dont il s’était fait le bras armé.
Ces gens – Andy Apaid, Evans Paul, Paul Denis, Lesly Voltaire – seront un jour jugés devant le tribunal de l’histoire. Quant à moi, j’ai fait ce que j’avais à faire, et si c’était nécessaire, je le ferais encore.
Guy Philippe, propos rapportés par P. Hallward dans « Insurgency and Betrayal: An Interview with Guy Philippe », Haiti Analysis
Le nécessaire, c’était prendre les armes contre Aristide et, même s’il insiste sur le fait qu’il n’a été le jouet de personne – « ils avaient leur agenda, j’avais le mien » – l’ancien soldat reconnaît avoir reçu de l’aide : les frères Métayer – des révolutionnaires et non un gang – qui s’occupaient de l’Artibonite tandis que lui se chargeait du Nord; Serge Gilles, Himmler Rébu et d’autres venus en République Dominicaine lui demander de sauver le pays; les Latortue (l’oncle Gérard et les neveux Youri et Jean Renel) qui ont fourni des munitions; Jean Robert Lalanne qui servait de lien avec le groupe des 184 et a contribué quelques soldats (démobilisés), quelques armes et des munitions; les partis politiques de la Convergence et l’élite économique haïtienne qui donnaient de l’argent et des armes. Une collaboration bien huilée jusqu’à la « trahison » du 4 mars.
Evans Paul, Serge Gilles et les autres étaient au courant des mes mouvements puisque nous travaillions ensemble. Ils ont demandé à Lalanne de m’appeler, de me demander d’entrer de façon urgente à Port-au-Prince au 29 février pour une grande rencontre devant décider de l’avenir d’Haïti; Apaid, Rebu, Evans Paul, Dany Toussaint étaient tous à cette rencontre. Mais sous la pression internationale, ils nous ont trahi et signé l’accord tripartite du 4 mars décidant de la procédure pour choisir un gouvernement après Aristide. Et c’est eux, et Andy Apaid, qui ont conseillé a l’ambassade américaine de kidnapper Aristide de façon à m’empêcher, moi, Guy Philippe, de prendre le pouvoir et mettre en place un gouvernement comme celui de Chavez au Venezuela.
Guy Philippe, ibidem
Guy Philippe s’essaiera bien, par d’autres moyens, à prendre le pouvoir. En 2016, il sera élu Sénateur de la République pour se retrouver extradé vers les États-Unis d’Amérique un jour avant de pouvoir prêter de serment. Il y sera jugé et condamné pour trafic de stupéfiants. André Apaid Jr, lui, s’en retournera à son industrie textile revigorée par l’introduction, en 2005, de la loi Hope (Haitian Hemispheric Opportunity Through Partnership Encouragement). En 2020, il se lance dans l’édulcorant à Savane Diane.
Il importe toutefois de noter que, nonobstant l’incompréhension de M. Apaid, les soupçons contre lui ne viennent pas uniquement du gouvernement canadien ou même de Guy Philippe. En 2004, le rapport Griffin du Center for the Study of Human Rights de l’université de Miami soutenait que » des preuves de plus en plus nombreuses suggèrent que des membres de l’élite haïtienne, y compris l’éminence politique Andy Apaid, paient des gangs pour tuer des partisans de Lavalas et financer l’armée illégale ».
Au nombre de ces « preuves » de nombreux policiers et témoins à Cité Soleil affirmant que le gang de Thomas Robinson, alias Labanyè, recevait un soutien en finances, en armes à feu et politique de la part d’Andy Apaid et de Réginald Boulos; le soutien d’Apaid empêchant à la police d’arrêter le chef de gang (p 3). Dans un entretien accordé à l’auteur du rapport (pp 27-28), Apaid admet volontiers avoir « une grande influence sur Labanyè » et l’avoir protégé de la police, même s’il rejettera les accusations de soutien financier. Mais, il avait une bonne raison. Voyez-vous, il avait rencontré les chefs de gang de Cité Soleil pour leur demander de rendre les armes. Labanyè était le seul à être d’accord pour le faire. Aussi, a-t-il, en sa capacité de riche industriel (?), instruit la police de protéger la vie de Labanyè, de « ne pas l’arrêter mais de travailler avec lui ». Alors, oui, il a payé pour les funérailles de 14 résidents de Cité Soleil ayant succombé à la violence ambiante mais il n’y a pas lieu d’en conclure une relation exclusive avec le gang de Labanyè et s’il a des rencontres fermées avec des habitants de Cité Boston, fief de Labanyè, qui seraient venus lui demander de faire libérer des gens en prison, en quoi sont-ce nos affaires ? Et si 6 mois avant le coup contre Aristide, la sécurité de la Caravane de l’Espoir à Cité Soleil fut assurée par Labanyè, il ne faut surtout pas y voir un quelconque soutien public du groupe des 184 ni de son leader.
On serait encore plus mal inspiré d’y déceler la naissance d’une tradition familiale de soutien à coups d’État contre des présidents élus ; André Sr – le patriarche de la famille et fondateur du futur empire Alpha Industries – ayant lui aussi eu sa petite «société civile» soutenant les putschistes de 91-94 et leur régime meurtrier. C’est ce genre de raccourcis malheureux qui conduisent, possiblement, à des sanctions canadiennes qui provoquent l’incompréhension chez leurs destinataires.





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