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Un ennemi redoutable

Devant le Roi et l’assemblée, le Comte de Mirabeau dénonce « l’ennemi le plus redoutable du royaume » : l’agiotage.

VOTRE MAJESTÉ, il dévore vos revenus, il aggrave les charges de l’Etat, il corrompt vos sujets, il énerve votre puissance, s’il exerçait plus longtemps ses ravages il rendrait impossible jusqu’à vos bienfaits.

Dénonciation de l’agiotage au Roi et à l’assemblée des notables ([Reprod.]) / par le comte de Mirabeau, Mirabeau, Honoré-Gabriel Riqueti (1749-1791 ; comte de), 1787

Nous sommes deux ans avant la prise de la Bastille. L’Orateur du peuple, la Torche de Provence, l’Hercule de la Liberté, ayant appris, de Berlin étant, la convocation d’une assemble de notables, se résolut, « dans cette occasion solennelle, [de payer] le tribu de [son] faible talent à [son pays] » avant de décider que d' »éclairer [ses] concitoyens sur les désordres de l’agiotage était le plus grand service qu’il fut en [lui] de leur rendre ».

Issu de l’italien aggio (bénéfice), l’agiotage consiste à conserver des biens en espérant les revendre à fort prix sous le coup de l’inflation. C’est une pratique déloyale, corrompue, immonde, immorale, frauduleuse et bien d’autres adjectifs pour illégale. Durant 108 pages, Mirabeau met en garde contre les spéculations et autres surévaluations – comme ailleurs et en d’autres temps, les subventions, franchises et disparition de bordereaux de douanes – notamment sur les actions des compagnies à privilèges, telles la Compagnie des eaux de Paris, la nouvelle Compagnie des Indes ou la Compagnie de la gomme du Sénégal, de l’acier d’Amboise. Il dénonce une vaste et « scélérate entreprise » faite d’accumulation de créances douteuses dans des risques inconsidérés et conclut sur cet appel à la raison:

… quand ces deniers et tristes gains d’une si coupable moisson seront consumés; quand la méfiance générale se refusera au renouvellement des billets de finance ; quand la caisse d’essence sera devenue encore une fois la victime de ses propres succès; quand la caisse d’amortissement, qui pouvait ramener l’ordre dans la dette publique, et montrer du moins la perspective d’un grand soulagement, aura été dénaturée, avilie, convertie en un foyer de corruption… que feront les grands hommes du jour qui ont découvert dans l’agiotage la prospérité des empires ?… ne traitez pas de craintes chimériques mes prédictions terribles!… Dites au roi… que dans les fonctions du gouvernement l’habileté exclut l’improbité; que les hommes publics dont la morale est universellement odieuse doivent être repoussés… que le bien dire ne dispense pas du bien faire… que le citoyen qui ose parler ainsi et le nommer… n’a pu trouver un tel courage que dans le sentiment d’un danger pressant.

Naturellement, personne ne l’écouta. La tête du roi coupée et la révolution actée, la vente des biens nationaux vit le Trésor public émettre des titres d’emprunt/monnaie, les assignats, dont la multiplication débouchera sur une forte inflation au point où, dans les salons de l’époque, on s’entretenait de la baisse des suifs – comme ailleurs et en d’autres temps, du cours de l’essence au marché noir – … jusqu’à ce que leur cours légal soit supprimé par la loi du 2 prairial, an V (21 mai 1797).

Je ne suis pas le comte de Mirabeau, peu s’en faut; probable destin de Cassandre nonobstant. Je n’ai pas le bonheur d’avoir une vie plus grande que nature. Si, si, une vie de personnage de roman. Si vous ne le connaissez pas, lisez au moins sa page Wikipedia. Vous y retrouverez le récit des intrigues, adultères, libertinages, dettes, séjours en prisons et carrière épistolaire érotique de celui dont Victor Hugo décrit, avec quelque fascination, la « laideur grandiose et fulgurante » dans son Étude sur Mirabeau (1834). Vous y verrez aussi, au passage, un passage sur son mythique discours sur l’abolition de la traite des Noirs, pronocé au club des Jacobins, mais qui ne sera finalement jamais lu à l’assemblée, ni même publié si ce n’est, dans les années 1830, bien longtemps après sa mort. Mythique parce que, Moreau de Saint-Mery et le comité colonial étant passés par là, l’on décidera de prioriser les intérêts des grands planteurs sur ceux de l’humanité de la Déclaration des droits de l’homme dont Mirabeau était pourtant un auteur. Mais nous nous éloignons.

Je ne suis pas Mirabeau, disais-je. Je n’en ai ni la tranquille éloquence ni la charmante grandiloquence. Je ne vais donc pas offrir un discours sur les mécanismes et les effets pervers de l’agiotage. Je me contenterai d’en lister des exemples qui, à l’heure actuelle, loin des abstractions, affectent les gens dans leurs vies de tous les jours, victimes innocentes de l’avidité de certain.e.s:

  • Au Venezuela de Maduro où, avec le support plus ou moins tacite des Etats-Unis d’Amérique, une certaine droite vénézuélienne semble décidée à détruire une économie entière dans une guerre économique visant à sauver le pays du socialisme. À noter que ce n’est pas la première fois que l’Oncle s’exercerait à de telles pressions en Amérique latine. On se souvient de Richard Nixon s’activant, en 1970, à « faire hurler l’économie chilienne » et ne réussissant qu’à rendre plus populaire le Président Salvador Allende.
  • Au Brésil de Bolsonaro, où, à l’inverse, un ministre de droite de l’économie « spéculative » agiote pour sa banque, la BTG Pascual et ses 30 sociétés domiciliées dans des paradis fiscaux tandis que le taux de chômage monte à 12.7%, le PIB continue sa chute, et l’Amazonie brûle.
  • En Haïti, où une rareté d’essence qui s’explique de moins en moins, coûte vies et biens.

Je laisse parler un lecteur, travaillant à Thor, qui m’a contactée en privé pour m’expliquer son désarroi:

Gen yon nouvel Juno7 te kouri lage l. Se ak dekourajman m verifye l jodi a e m sezi se la verite. Thor te full. Bato a te Varreux, li pa t menm ka pran 1/3. Yo te oblije alimante kamyon yo dirèkteman de bato a.

Je lui demandai s’il avait des photos, des vidéos, quelque chose que je pourrais utiliser pour tirer la sonnette d’alarme… mais ce n’était pas nécessaire. Le lendemain, sur la route du Canapé Vert, je voyais une procession de camions d’essence, sous forte escorte policière, en direction de Pétion-Ville. Le surlendemain, j’ai été cherché de l’essence. Il n’y en avait pas.

Patricia Camilien Tout afficher

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