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[Lecture libre] Les sociologues nous sauveront-ils des économistes?

Je vous propose une suite au billet de Patricia Camilien sur l’économique et les dangers de l’économisme. Il s’agit en fait d’une synthèse de lecture, libre et légèrement adaptée au format « blogue ». Elle se base sur les premiers chapitres du livre de Steiner Philippe: La sociologie économique. L’auteur y montre comment la sociologie économique a tenté de sauver la « science économique » de ses économistes.

Steiner Philippe, La sociologie économique, La Découverte, Paris, 1999,  pp.3 à 44.

La sociologie économique mobilise les concepts d’action et d’institution pour montrer les limites de la vision individualiste et intéressée de l’agent économique (homo œconomicus) suggérée par la théorie économique standard, sans la rejeter en bloc. Dans sa première vague à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, elle montre que le comportement économique rationnel n’est qu’une forme d’action parmi d’autres et serait même un construit social récent. Les comportements économiques des individus apparaissent déterminés par des institutions (représentations sociales s’imposant aux individus). La nouvelle sociologie économique qui émerge plus tard à partir de la deuxième moitié du XXème siècle, reconnait également l’intérêt de l’analyse économique, mais souligne l’insuffisance de cette approche. L’activité économique étant encastrée dans le social, son étude ne saurait être complète sans prendre en compte le cadre institutionnel et relationnel dans lequel elle s’inscrit.

Au commencement était un programme de recherche

Les débuts de la sociologie économique  sont à rapprocher des débuts de la théorie économique dans sa version moderne. Alors que celle-ci peine à imposer sa vision marginaliste d’un agent économique maximisateur et théoriquement déconnecté du social (homo œconomicus), les premières études de sociologie économique (dont plusieurs conduites par des économistes de l’école marginaliste) mettent l’accent sur le caractère incomplet d’un tel programme de recherche. Vilfredo Pareto est d’ailleurs l’un des premiers à dénoncer ce modèle statique du comportement économique, certes pratique pour son formalisme mais trop simple selon lui. Il propose de procéder par complexification progressive en complétant cette première approximation par les résultats fournis par l’économie appliquée, puis par une synthèse sociologique prenant en compte les différentes dimensions de la vie sociale pour améliorer les approximations déjà obtenues. Mais les deux approches qui s’imposeront vraiment sont celle de l’école de Durkheim, axée sur le caractère contraignant d’institutions extra-individuelles et celle de Weber, basée sur l’existence de types d’action autres que l’action rationnelle intéressée.

Pour sortir du normatif: la prise en compte des faits sociaux

Les tenants de l’approche durkheimienne sont particulièrement critiques envers le modèle de l’homo œconomicus. Par exemple, Simiand reproche à la théorie économique de s’écarter (contrairement à la sociologie) de la démarche positive en adoptant une approche normative s’attachant à étudier un comportement rationnel hypothétique plutôt que les faits eux-mêmes. L’approche durkheimienne propose de partir plutôt des institutions (autre nom donné au « fait social ») pour expliquer les comportements tels qu’ils sont observés. Ceux-ci peuvent inclure dès lors des comportements altruistes (comme le don de sang) aussi bien que des comportements intéressés.

Selon cette approche, les institutions sont un ensemble de représentations sociales qui s’imposent aux individus, telles que la représentation sociale de la justice ou de la confiance. Mais des cadres interactionnels préétablis[1], produits de l’évolution sociale, peuvent aussi s’imposer aux agents économiques dans leurs échanges. La sociologie économique parvient alors, en tenant compte des institutions sociales s’imposant aux individus, à expliquer certains comportements économiques observés autrement que par le souci de maximation que la théorie économique prête à des agents désocialisés. Ainsi Halbwachs arrive à expliquer des comportements d’achat atypiques de ménages ouvriers en repérant des représentations (sur la relation entre prix et qualité) qui les amènent à garder leurs structures de dépenses antérieures malgré l’augmentation de leur revenu.

Pour sortir de la simplification à outrance: les types d’action

Pour Weber, la dimension sociale peut se retrouver dans le fait économique même, dans la mesure où les agents économiques concernés n’ont pas le choix de prendre en compte les comportements des autres agents. D’ailleurs, Weber distingue plusieurs types d’actions : traditionnelles, affectives, rationnelles en valeur (rationalité axiologique), rationnelles en finalité (rationalité instrumentale). Les deux premiers types relèvent surtout de la routine.

Quant à la rationalité, on voit que Weber en distingue deux formes : elle peut consister en une action déterminée par des valeurs ou des principes (cas du comportement religieux) ou en une action qui mobilise des moyens en vue de satisfaire une fin. L’action rationnelle en finalité de l’agent économique décrite par la théorie économique n’est donc pas la seule à prendre en compte. De plus, Weber montre que ce comportement économique rationnel, même s’il semble être au cœur de la civilisation moderne, n’a pas toujours existé et serait un construit social résultant de différentes réformes ayant successivement effacé la prédominance de l’action traditionnelle et de l’action rationnelle en valeur basée sur la religion. Si Weber reconnaît un rôle central à la rationalité en finalité dans la civilisation moderne et dans l’économie, il insiste toutefois sur la persistance d’une rationalité axiologique qui peut même s’opposer à la rationalité instrumentale et que la théorie économique n’explique pas (cas du « jeu de l’ultimatum »).

Quelques hérétiques

L’existence de comportements s’écartant du comportement logique cher à la théorie économique avait déjà été mise en avant par Pareto (toutefois c’est la typologie wébérienne qui a été la plus influente). Pareto distinguait des comportements logiques et non logiques, ceux-là étant définis par l’existence d’un but subjectif et d’un but objectif identiques. Cette terminologie peut être utilisée pour étudier le comportement apparemment non logique de l’entrepreneur. En effet, l’entrepreneur recherche le profit maximal (but subjectif) mais par son intervention combinée à celle des autres contribue à annuler son profit à l’équilibre en concurrence parfaite (but objectif). Pareto explique qu’on observe quand même un tel comportement (non logique) par la possibilité pour l’entrepreneur de réaliser des gains si ses anticipations (de nature non logique) sur les valeurs d’équilibre futures sont correctes.

Joseph Schumpeter, lui, soutient un comportement de l’entrepreneur fondé non plus sur une rationalité économique mais plutôt sur une sorte de suprarationalité (soif de pouvoir, esprit d’entreprise, etc.). Quant à Frank Knight, il explique l’existence de l’entrepreneur par la possibilité de réaliser un certain profit à la suite de décisions fondées sur une bonne intuition en situation d’incertitude. Un autre cas de comportement, apparemment non logique comme celui de l’entrepreneur, est le recours des pays au protectionnisme alors que la théorie du commerce international montre que les États ont intérêt à pratiquer le libre-échange. Pareto explique ce comportement par la possibilité que des entrepreneurs de ces pays profitent du protectionnisme pour accroître les richesses au point de contrebalancer les effets relativement négatifs du protectionnisme sur le pays.

Le compromis de la nouvelle sociologie économique

La nouvelle sociologie économique relancera la critique (constructive) entamée par la sociologie économique du début du XXème siècle en reprenant pratiquement les mêmes concepts d’institution et d’action. Il est intéressant de constater la similitude frappante entre le contexte d’émergence de la première vague de la sociologie et celui de la nouvelle sociologie économique, ce dernier étant marqué par une certaine remise en question de la pertinence de la théorie économique devenue le modèle dominant depuis le siècle dernier. Toutefois, cette continuité entre les deux vagues de la sociologie économique s’accompagne, depuis les travaux fondateurs de Granovetter, de développements majeurs du corpus qui s’est enrichi sur les plans conceptuel (concept d’encastrement), technique (l’analyse des réseaux ou analyse structurale) et empirique (étude des marchés).

La nouvelle sociologie économique reconnait l’intérêt et la commodité des abstractions sur le comportement des agents économiques (dont rend compte le concept d’homo oeconomicus) et sur le marché. Mais le caractère interdépendant des systèmes de marchés en équilibre walrasien auxquels s’intéresse la théorie économique interpelle naturellement les compétences du sociologue. D’un autre côté, nombre d’études expérimentales (en économie et en psychologie) accusent un écart sensible entre le comportement rationnel et intéressé d’un homo œconomicus hypothétique et le comportement réel des individus (tel que l’altruisme et la coopération) dans plusieurs situations. De plus, les relations sociales qui encadrent les échanges marchands entre les agents économiques ont toujours été ignorées par l’analyse économique.

Certes, comme le soulignait déjà Knight au début du XXème siècle, l’analyse économique resterait plus ou moins pertinente dans les situations où domine l’action rationnelle en finalité (au sens de Weber). Mais comme on peut douter que ce soit le cas de toutes les relations marchandes, la prise en compte d’autres types d’action, proposée par la sociologie économique, pour analyser les marchés apparaît pertinente. Il s’agit donc d’étudier les comportements des acteurs concrets. Enfin, l’étude de la façon  dont les relations sociales interviennent dans le fonctionnement des marchés est l’une des avenues de recherche à l’origine de la nouvelle sociologie économique.

Karl Polanyi, dès 1944, à partir d’une étude historique montre que la circulation des biens ne s’est pas toujours effectuée par le marché. Il identifie d’autres modalités de circulation de biens dans des sociétés anciennes (comme la réciprocité et la redistribution) qui ne peuvent être pensées sans les relations sociales qui les rendaient possibles : elles étaient donc encastrées dans ces relations sociales. Mais Polanyi conclut que le passage au marché dans les sociétés modernes conduit à un désencastrement social de l’activité économique.

Un concept clé: l’encastrement des activités économiques

L’apport de Granovetter, qui lance systématiquement le programme de recherche de la nouvelle sociologie économique, est de contester ce clivage entre les sociétés primitives et les sociétés modernes. Il montre, à l’aide d’études empiriques sur le marché du travail, que celui-ci, contrairement à ce que soutient Polanyi, est fortement encastré dans les relations sociales.

En effet, les liens amicaux et familiaux y jouent un rôle déterminant sur la recherche d’emploi. Le marché du travail ne peut donc pas être analysé seulement comme la rencontre entre une courbe d’offre et une courbe de demande dans un environnement concurrentiel; les insuffisances du modèle de l’homo œconomicus deviennent évidentes. On peut même penser que les récents développements des technologies de l’information et de la communication, notamment avec les réseaux sociaux virtuels, n’ont fait qu’accentuer cet encastrement en rendant le rôle des « liens faibles » encore plus décisifs dans la recherche d’emplois.

Quand les marchés sont ainsi encastrés dans les relations sociales, à l’instar des marchés du travail étudiés par Granovetter, les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle de médiation sociale entre deux phénomènes économiques (en l’occurrence entre l’offre et la demande). Mais la logique à laquelle ces réseaux répondent échappe évidemment à la théorie économique qui d’ailleurs ne reconnait pas leur existence. La méthodologie adoptée par la sociologie économique consiste donc à rendre compte de ces médiations sociales pour expliquer les phénomènes économiques. La sociologie économique veut par conséquent éviter le raccourci emprunté par les économistes qui appliquent directement la théorie économique aux données économiques pour expliquer les phénomènes économiques.

La sociologie économique pour compléter l’analyse économique

La nouvelle sociologie économique a pu révéler et expliquer des comportements que le modèle de l’agent économique rationnel passait sous silence. Ainsi, il apparait que notre rapport avec la monnaie et notre façon de dépenser sont fonction de la provenance de l’argent (héritage, loterie, etc.) et de la classe sociale à laquelle nous appartenons. Les représentations sociales (institutions), ici encore, semblent intervenir de façon déterminante dans le comportement économique des individus. En somme, la démarche de la sociologie économique consiste à identifier les rapports sociaux à travers lesquels s’effectuent les actions économiques (médiation sociale), déterminer quel type d’action (axiologique, instrumentale) les représentations sociales associées sont susceptibles de produire et comment en bout de ligne cela affecte le fonctionnement du marché. Finalement, la sociologie économique utilise simultanément les concepts d’action et d’institution pour pallier les insuffisances d’une analyse économique axée sur une seule forme de rationalité économique.

[1] Ces contrats préétablis qui rendent possibles la gestion de relations économiques complexes et autrement trop coûteuses (en temps par exemple), sont à rapprocher des arrangements institutionnels de la théorie économique des coûts de transaction, à la différence que ceux-ci sont plutôt sélectionnés par des agents économiques maximisateurs au lieu de leur être imposés socialement.

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