Les versets 16 à 28 du chapitre 3 du premier livre des Rois racontent l’histoire de deux travailleuses du sexe venus voir le roi Salomon pour établir la vérité. Les deux femmes se disputent la maternité d’un bébé. Pour résoudre le différend, le roi propose de le couper en deux. L’une refuse, l’autre acquiesce. Salomon en déduit que la vraie mère est celle qui préfère voir vivre son enfant et lui en accorde la garde. Cette histoire est la base de la légende de Salomon, l’homme le plus sage du monde, polygame extraordinaire, connu pour sa capacité à discerner la vérité dans les situations complexes, et, ce qui semble en être un corollaire, sa capacité à entretenir un millier d’épouses et de concubines.

Nous ne nous attarderons pas sur l’ouverture d’esprit du roi Salomon envers ces femmes au métier peu conventionnel, dans une Bible où une femme violée risquait la mort si elle ne criait pas (Deutéronome 22:23-27). C’est un livre qui, tout en les décrivant comme des « fosses profondes [qui] se tiennent en embuscade comme des brigands et augmentent le nombre d’infidèles parmi les hommes » (Proverbes 23: 27-28), ne les présente pas moins comme des instruments de Dieu, comme ce fut le cas de Rahab dans le livre de Josué (2; 6:17-25), une sorte de Mata Hari d’avant la lettre qui facilitera la prise de Jéricho et deviendra l’une des cinq aïeules de Jésus nommément citées dans sa généalogie (Matthieu 1:5). Du reste, Jésus lui-même ne dira-t-il pas que les prostituées précéderaient les incrédules dans le royaume de Dieu (Matthieu 21:31-32)?

Salomon, également aïeul de Jésus, par Joseph, son père terrestre, n’a donc pas d’a priori en ce qui concerne ses sujettes. Il imagine un test permettant de les départager devant public. Un public éblouï par la simplicité du mécanisme et qui établit Salomon comme un homme sage, à l’instar des vérités révélées par Paul Atreides aux Fremen qui le consacrent comme Lisan Al Gaib. Mais, plus haut, dans le même chapitre, aux versets 5-18, nous comprenons que Salomon a rêvé de sa consécration avant de décider de se présenter comme tel; tout comme Paul Atreides décidera de se draper dans le personnage du Messie attendu, après avoir vu l’avenir des Fremen grâce à sa capacité d’accéder aux souvenirs de ses ancêtres mâles et femelles, via le programme génétique de l’ordre des Bene Gesserit auquel appartient sa mère.

Lorsqu’il écrit Dune (1965), Frank Herbert le conçoit comme une mise en garde. Un avertissement quant à la dangerosité des leaders messianiques. « Les super-héros sont désastreux pour l’humanité » écrira-t-il dans son essai intitulé La Genèse de Dune (1980).

J’ai conçu un long roman, l’ensemble de la trilogie comme un seul livre, sur les convulsions messianiques qui nous saisissent périodiquement. Les démagogues, les fanatiques, les escrocs, les innocents et les moins innocents spectateurs – tous devaient avoir un rôle dans le drame. Cela découle de ma théorie que les super-héros sont désastreux pour l’humanité.

Frank Herbert, Dune Genesis (1986), traduction automatique

Ironiquement, cette théorie a échappé à beaucoup de lecteurs qui, même aujourd’hui, après la brillante adaptation au cinéma de Denis Villeneuve, persistent à voir en Paul un héros qu’il n’est pas. Dans Dune: Partie II, Villeneuve revisite le personnage de Chani, l’amante de Paul, pour bien faire comprendre, via un scepticisme clairement affiché, le danger que représente cette confiance aveugle, cette religiosité qui régit désormais les rapports du Lisan Al Gaib avec les Fremen. Avec quelque succès mais le mythe du héros a la vie dure. Il reste possible que le dernier film de la trilogie, Dune: Le Messie, réussisse à convaincre les récalcitrants, mais les chances sont faibles. L’espèce aime ses super-héros; Marvel et ses films à milliards peuvent en attester.

Salomon et Paul Atreides répondent à un besoin viscéral de donner un sens à la vie et reflètent un aspect fondamental de la condition humaine : notre quête incessante de vérité et de direction dans un monde complexe et incertain; notre désir de contrôle et surtout notre besoin de sécurité et de certitude. Les deux leaders incarnent l’aspiration humaine à trouver des réponses, à être guidés vers un idéal ou une vision porteuse de sens. Paul et Salomon prétendent détenir la vérité et se construisent une image telle. De cette vérité, ils tirent une autorité qui leur permet d’asseoir leur emprise sur leur peuple; une autorité qu’ils utiliseront pour mieux leur faire accepter le mensonge qui suivra: les conduire au Paradis tel qu’il est écrit. Les prophètes n’ont jamais tort mais surtout parce que les leaders qu’ils servent et/ou sont s’assurent que les fidèles ne soient pas capables de douter.

Dans la période de post-vérité dans laquelle nous nous trouvons, où les manipulations via l’intelligence artificelle sont courantes, une telle capacité à miner le concept même d’une réalité partagée devient particulièrement préoccupante. Comme le souligne Hannah Arendt, la fin de cette réalité partagée pourrait conduire au triomphe de l’autoritarisme. Dans « Vérité et politique », chapitre 7 de son ouvrage La Crise de la culture (1961), la philosophe pose la question fondamentale du rôle de la vérité dans la politique, mettant en lumière les conséquences de sa dévaluation et les dangers qu’elle pourrait entraîner pour la société humaine, la construction d’un monde viable et durable et, généralement, la possibilité de vivre en harmonie.

Mais l’homme aime ses illusions. Dans La République de Platon, l’Allégorie de la caverne met en lumière le caractère peu naturel de notre rapport à la vérité. Son accès exige un effort de la part des individus pour se libérer de leur passivité. La vérité demande un travail de remise en question des préjugés, des présupposés et autres idées préconçues. Et le monde contemporain nous offre tellement de distractions, tellement d’ombres sur le mur qui nous maintiennent prisonniers quasi volontairement. Arendt rappelle comment le prisonnier libéré et confronté à la vérité est rejeté puis mis à mort par les siens lorsqu’il retourne dans la caverne. Car la vérité est dérangeante. Perturbatrice. Dangereuse. Pour celui qui vit d’illusions certes, mais surtout pour celui qui vend ces illusions : le menteur, négligé par la philosophie politique, en dépit de son lien avec la sphère politique et l’espace public.

Parce qu’il affecte le monde commun, l’espace partagé entre les individus, le lieu de la politique, le mensonge est, nous dit Arendt, particulièrement redoutable. Contrairement au menteur privé qui agit pour son compte, les conséquences d’un mensonge dans la sphère publique peuvent être dévastatrices pour la démocratie. Si les citoyens n’ont pas une réalité partagée, leur capacité à débattre des questions de la cité et à agir de manière éclairée est réduite à néant. Le système démocratique repose sur des opinions politiques basées sur des vérités rationnelles et factuelles, dont dépend sa solidité et sa légitimité. Des opinions mal informées polluent l’espace public (rhétorique) jusqu’à le rendre inintelligible.

Voilà pourquoi les messies sont dangereux. Leur charisme leur pemet de manipuler la vérité pour mobiliser les masses et les contrôler. Le suivisme et l’adoration aveugle qu’ils suscitent chez leurs disciples finit par les transformer en fanatiques sous l’emprise d’un Lisa al Gaib qui n’a plus rien du frère Fremen à qui nous apprenions à marcher sur le sable mais qui a tout du dieu qui nous conduira à la terre promise. La réalité est alors manipulée en faveur des desseins du leader dont les disciples ignorent tout. La politique, qui devait permettre aux individus de s’accomplir en tant que sujets pensants et agissants, tels qu’ils se connectent à travers leurs préoccupations communes, ne devient plus qu’une arène où des aspirants-messies s’affrontent au profit de leurs intérêts.

Le messie Paul Atreides lancera une jihad qui entrainera des dizaines milliards de morts dans la galaxie, résultant des conflits, des rébellions et autres destructions engendrées par cette guerre sainte menée en son nom. Le sagissime Salomon imposera de très lourds impôts à son peuple pour financer des projets grandioses dont un temple et un palais à sa gloire (1 Rois 12:4) pour la construction desquels il recourra au travail forcé de nombreux Israélites et étrangers (1 Rois 9:15-23, 1 Rois 5:13-18); des actions qui contribueront à la division du royaume d’Israël après sa mort. Dans un monde où les récits sont souvent façonnés pour servir des intérêts particuliers, la vigilance critique est plus que jamais importante pour la démocratie et la survie de l’humanité.


PS: Chère S, j’espère que cette lecture du jugement de Salomon mêlant références littéraires, philosophiques et religieuses convient à tes attentes.

Comme d’habitude, le lien pour vos suggestions anonymes est ici: https://ngl.link/laloidemabouche

8 réponses à « Désert de vérité »

  1. […] faire parjures. Mais c’est là une décision qui demanderait du courage et un sens réel de l’importance de la vérité (en) politique et, manifestement, nous n’en sommes pas (encore) […]

    J’aime

  2. […] des traces du futur. Cela représente un pouvoir immense : celui de donner du sens et de renforcer l’illusion nécessaire au maintien de tout pouvoir. C’est Joseph trouvant un sens au rêve du Pharaon et sauvant son […]

    J’aime

  3. […] d’Arc, Voltaire dénonce les abus de pouvoir, les préjugés de son époque et, surtout, les dangers de la superstition et du fanatisme religieux. Jeanne sacrifiée sur l’autel de la politique et de la religion, c’est une mise en […]

    J’aime

  4. […] accepté de faire un coup d’État dans les règles, nous aurions pu l’admettre, mais nous n’en sommes pas là. Le CPT, organe de facto, appelé à exercer les fonctions présidentielles – d’après […]

    J’aime

  5. […] en politique est courant, mais comme nous l’avons vu à plusieurs reprises sur ce blog, il est éminemment dangereux pour le corps politique, le peuple et la démocratisation. Nous avons vu où nous a menés un « […]

    J’aime

  6. […] j’ai appris de ce jeune homme dont une pré-adolescente s’est éprise dès le premier vers : la franchise brutale, l’introspection douloureuse et cette étrange liberté qui naît de l’acceptation du […]

    J’aime

  7. […] La solution devient problème. Non seulement parce que le messie ne viendra pas, mais parce que croire en son existence est profondément nocif pour une société. Fragile par essence, la démocratie s’effondre […]

    J’aime

  8. […] stahlhartes Gehäuse de Weber version irrationnelle. Kafka qui suffoque. Camus qui s’y heurte. Beckett qui attend. Arendt qui interroge. Mais aussi Morrison qui démantèle pour […]

    J’aime

Laisser un commentaire

Trending