Contribution: Enlevons les baillons

Laura, la petite amie de Ronald, une gentille fille que tout le monde apprécie pour sa douceur et sa sagesse, n’est pas venue en cours aujourd’hui. Elle ne répond pas non plus aux textos de ses amis, ni à leurs appels. Personne ne sait pourquoi, mais tout le monde s’inquiète, car ce dernier est arrivé sur le campus les yeux rouges, ne veut ni manger, ni parler à personne et a même piqué une crise, pour finir par sortir de la salle les yeux pleins de larmes, lorsqu’un ami de Laura, Stéphane, s’est approché pour lui demander de ses nouvelles. Il ne s’est finalement confié qu’à son ami Samuel, et quelques oreilles indiscrètes ont pu entendre qu’il disait avoir frappé sa copine. IL lui avait administré des gifles, en puis des coups de poing, jusqu’à attraper sa tête et la rentrer dans un mur. Il disait avoir commencé, lorsqu’elle ne voulait pas lui déverrouiller son téléphone. Jaloux, il voulait savoir ce qu’il se passait entre elle et Stéphane. C’était bien sûr elle la fautive, expliquait t-il, elle ne le respectait pas. À maintes reprises, il lui avait ordonné de ne plus parler à ce dernier, elle n’a pas écouté. Ronald a pourtant reçu une bonne éducation, si l’on se réfère aux dires des gens de son quartier qui l’ont vu grandir, car son père est un pasteur qui tient une église et, vu de l’extérieur, c’est un homme exemplaire. En revanche, personne ne sait qu’il a violé la nièce de sa femme Jeanne, qu’il frappe régulièrement d’ailleurs! Ses excuses? Sa femme n’est pas soumise, elle discute trop ses ordres, et puis, cette nièce portait des jupes soit trop courtes ou encore trop moulantes. La chair est faible, clame t-il souvent! L’éducation qu’a donc reçue Ronald, a fait de lui une victime, sans qu’il ne s’en rende compte. Victime du système patriarcal de notre société!

Éducation. Un grand mot, à l’origine de beaucoup de succès, mais aussi facteur de beaucoup d’échecs. Avec lui on façonne, on exclut, on élève, ou on rabaisse. Il est important, presqu’indispensable, c’est l’un des outils de socialisation, ce dernier processus d’inculcation et d’incorporation des normes, des valeurs et des codes culturels d’une communauté particulière par des individus.

C’est avec ces mots que l’on a asservi les noirs, ainsi que toutes mes consœurs, en gros, toutes les classes minorées de l’histoire de l’humanité : « l’éducation, la socialisation ». Au fil des années, nous les femmes, avons été soumises, chosifiées, hypersexualisées, tenues pour coupables de nos malheurs et tant d’autres choses, battues, aliénées ect. Le premier instrument de notre asservissement, a été le genre, ce principe organisateur, structurel de nos pratiques, qui nous impose de nous conformer à des manières de faire, de vivre, une façon d’être, spécifiques, associés à chaque sexe. Mais encore, plus loin, c’est un système institutionnel qui régit une domination masculine, qui par lui, est venu se greffer par du social, à des facteurs biologiques de sexe, à son tour élément de classification. Mais comment faire comprendre tout cela à des femmes et des hommes qui ont vécu toute leur vie sous l’égide de ce système inculqué dès la naissance. Parce que oui, avant même la naissance, les parents le font, presque tout naturellement par exemple, lorsqu’ils choisissent des couleurs destinées à chaque sexe. Les couleurs comme le rose, réputées pour être doux sont de facto épinglées aux filles et le bleu aux garçons.

Appeler les femmes le sexe faible est une diffamation, c’est l’injustice de l’homme envers la femme. Si la non-violence est la loi de l’humanité, l’avenir appartient aux femmes.

Gandhi

En grandissant, on apprend aux filles à être tendres, douces, soumises, gracieuses, pudiques, le tout, pour qu’elles deviennent des êtres réputés faibles, le contraire des hommes, qui se doivent d’être forts, durs comme l’acier, afin de former le corps dominant. Nous, ces êtres présumés faibles, avons tellement de restrictions, une ligne de conduite à suivre. Comme par exemple  l’interdiction d’ user de la violence, alors même que cette dernière est un des principes de l’accès et du maintien du pouvoir, une sorte d’exclusion politique, sous prétexte que cela revenait aux hommes ; nous n’avons pu porter ce qui nous faisait plaisir et dans lequel nous nous sentions à l’aise ; nous n’avions pas le droit nous épanouir sexuellement, ce fameux « tifi pa fèt pou cho ». Notre corps exproprié par le patriarcat, ne nous a donc jamais appartenu. Et par conséquent, nous avons pendant des siècles été réduites au silence, car le système nous a préalablement conditionnées à consentir à ces rapports de domination. Bourdieu appelle cela de « la violence symbolique »[1] et Hannah Arendt « la banalisation du mal »[2].

À chaque fois que vous croisez une fille, dans la rue par exemple, vous êtes-vous dit qu’elle a sûrement une histoire qui anéantirait n’importe qui, mais dans son silence et sous son sourire, elle essaie de tenir bon?! Sait-on jamais ?! Saurons-nous jamais? Au cours d’une journée, la gente féminine de tout âge fait face à de multiples et malheureux incidents. Une main mal placée, de ce professeur de sport sur cette fillette de 10 ans, prépubère, dont les seins bourgeonnent à peine; ou encore de ce médecin de famille qui viole  cette adolescente de 13 ans à chaque séance, mais qui ne dit rien à ses parents;  des mots pleins de sous-entendus: « ah, gen bagay ! » de ce parfait inconnu, arrogant, après avoir pressé sa main, sur la fermeture éclair du jeans de cette jeune fille; de la manipulation, de ce patron qui exige en plus de ce CV plus que compétent et expérimenté, l’entre cuisse de cette femme en train de réfléchir à toutes ces années de dur labeur, son intégrité, mais plus encore, au loyer, à ses petits frères et sœurs orphelin.e.s qu’elle se doit d’aider;  un geste mal intentionné, de ce travailleur derrière ce tap-tap, qui se permet au vu de tous de toucher les fesses de cette pauvre dame qui revient du travail, avec toute l’audace et l’arrogance de son attitude : « M fè l nèt, epi m kanpe dèyè l ».

Nous avons toutes été harcelées au moins une fois dans notre vie, dans la rue, ou à la maison, par des personnes que l’on n’imaginerait même pas. Que ce soit au sein de la famille, de l’école, des établissements scolaires, universitaires… Certaines ont été violées par des parents, des membres de leurs familles, des petits-amis, des maris, ou encore ont été battues. Ce ne sont là qu’une petite poignée du nombre incalculable de violences subies, malheureusement, chaque jour. Car cette dernière peut se traduire, verbalement, psychologiquement, physiquement.

Ce sont des choses qui vous paralysent, vous brisent. Et on ne se laisse aller que le soir, tard dans la nuit. Ainsi, à la fin de cette journée, il y a une fille aux yeux bouffis, qui repense au fait qu’elle a vécu toutes ces choses citées ci-dessus, tout au long de sa vie. Seuls ses draps ou ses oreillers savent ce qu’elle ressent. Ses parents ne se sont jamais doutés de rien, à cause de son silence.  Parce qu’on a tellement normalisé la violence contre les femmes, non seulement parce qu’elles se produisent trop fréquemment, mais aussi parce que nous en sommes si habitué-e-s, que nous ne les reconnaissons plus, ces actes qui auraient dû nous blesser, entre des milliers d’autres. Le patriarcat, dont chaque fille indistinctement a subi préjudice, s’est déjà chargé du sale boulot. Résilience?! Ou culture de la violence?! Nous sommes perdues, et ne savons à qui nous confier. Et d’ailleurs, qui nous comprendrait?! Où porter plainte? Est-ce qu’on va nous prendre au sérieux? Ne va-t-on pas nous dire que tout ceci est de notre faute? Ou nous demander ce que nous faisions là, dans la chambre de ce garçon ? C’était quoi votre tenue? Etes-vous sûre et certaine d’avoir dit non? Qu’avez-vous fait à votre mari pour qu’il se mette dans cet état et vous frappe?

Bâillonnées, poings et pieds liés, nous retenons en public nos larmes, nos cris, nos hurlements, tout ce qui nous transperce. Nous succombons dans des dépressions, dont nous ignorons quelques fois l’origine. Mais au fait, ne serait-ce pas toutes ces choses, dont notre cerveau a conscience des effets néfastes, qu’il refoule et dont nous nous sommes finalement habitués. Ce qui ne tue pas rend plus fort dit-on… mais on oublie les séquelles, certaines fois tellement lourdes et tellement pénibles. Oui, nous en sommes conscient-e-s. Mais pourquoi diable nous ne parlons pas?! Pourquoi revient t-il à nous les victimes de nous taire?! Allons-nous les laisser gagner (toutes ces choses néfastes), est-ce monde que nous voulons laisser à nos futurs enfants, et surtout nos filles?!

Allons-nous parler et briser ce cercle vicieux, pour nos enfants, ou les générations à venir, qu’ils ne subissent pas ce que nous avons subi, ou, allons-nous continuer à faire les lâches, les égoïstes et nous taire?! Cet ami qui a agressé cette jeune femme dans la rue, qui l’a insulté après, vas-tu lui dire au blanc des yeux qu’il a déconné ou vas-tu te taire et rire bêtement?! Ce mari-là qui bat sa femme mais que tout le quartier considère comme un saint, un exemple à suivre, va-t-on lui dire de cesser, d’aller se faire soigner ou va-t-on encore se taire?!

Cette jeune femme qui a été violée, va-t-on cesser de la pointer du doigt, de lui dire que sa jupe est fauteuse de trouble, ou, allons-nous la soutenir et faire payer cet être ignoble?! Les hommes aussi se font violer, en petite quantité mais allons-nous faire en sorte que ce genre de chose n’est plus une banalité, ou, allons-nous continuer de nous en moquer?! Allons-nous enfin décider de nous traiter mutuellement en êtres humains ou allons-nous nous ignorer et faire l’aveugle face à ces crimes? Allons-nous nous taire, ou, allons-nous enlever ces bâillons, de toutes les façons qu’ils peuvent être?

«Quelle erreur pour une femme d’attendre que l’homme construise le monde qu’elle veut, au lieu de le créer elle-même. » Anais Nin.

Aujourd’hui plus que jamais, nous devons sortir de notre peur, nous faire entendre. La voix de chacune de nous compte, c’est notre principale force et source de pouvoir. Faisons entendre nos histoires, nos souffrances, toutes ces choses vécues qui nous déchirent, unissons-les en un cri de guerre, de ralliement et surtout, mais surtout de soutien, qui servira de bouclier pour les unes les autres de générations en générations, faisons front commun, pour que plus jamais, elles n’aient peur de parler.

Ruth Dharwina VALMYR

Étudiante en sciences politiques – Université Quisqueya

Stagiaire au Comité d’action politique Fòk Yo La – Fondation Déclic


[1]Pierre Bourdieu & Jean Claude Passeron, La reproduction,1970. Les éditions minuits

[2] Hannah Arendt, Eichman à Jérusalem, 1963, Penguin Classics

5 réflexions sur “Contribution: Enlevons les baillons

  1. Hélas ! Beaucoup de gens considèrent la journée du 8 mars comme une journée de fête ordinaire. Mais, ce devrait être une journée consacrée à de profondes réflexions sur les conditions des femmes à travers le monde (Haïti en particulier), exactement comme vous le faites.

    C’est un beau et poignant texte !
    Bon travail !

    Aimé par 1 personne

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