Il devient de plus en plus difficile, de nos jours, de ne pas éprouver une certaine satisfaction à la mort de membres de ces groupes armés qui, depuis des années, nous maintiennent, nous et notre pays, en otage.

Tant de vies ont été bouleversées, malmenées, détruites par leurs actions. Tant de gens ont été violés, assassinés, mutilés, déplacés, réduits à la faim, à la peur, à l’exil. Il est humain de ressentir du soulagement. Et il est compréhensible que certains laissent échapper un sourire, un soupir, voire une parole de joie lorsque l’un d’eux est neutralisé.

Mais c’est précisément parce que c’est difficile qu’il nous faut y résister. Résister à la tentation de confondre soulagement et satisfaction meurtrière. Résister à cette brutalisation rampante de notre regard qu’en 2019 déjà je dénonçais pour son pouvoir de corruption absolu.

Récemment, quelqu’un m’a envoyé une capture d’écran d’un article d’opinion rappelant que ceux dont nous célébrons la mort ne sont pas nés assassins. Il l’a accompagnée d’un commentaire :

« La violence acquise puis systématisée ne peut devenir excuse, surtout dans le cas qui nous occupe. »

Et avec raison. Ce n’est pas une excuse. Rien – absolument rien – ne justifie ce que les gangs font subir à la population haïtienne. Mais refuser la justification ne signifie pas accepter la logique du sang.

Je n’ai pas lu l’article en question. Pas par désintérêt. Parce que ce que j’ai à dire ne veut pas être une réaction, mais une position constante. Redire ce que je dis depuis toujours, et qu’il faut malheureusement répéter encore, jusqu’à l’intériorisation, jusqu’à la naturalisation : Si tuer est mal, on ne peut se réjouir que quelqu’un tue, même si celui qui est tué est lui-même un tueur.

D’autant que, dans cette séquence meurtrière que nous traversons, les morts ne tombent pas que sous les balles des gangs.Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, plus de 60 % des homicides documentés entre mars et mai 2024 à Port-au-Prince ont été commis par les forces de sécurité.

Combien de ces Haïtiens « stoppés » par la police ont été sommairement exécutés ? Combien n’étaient pas armés ? Combien ont été identifiés comme appartenant effectivement à un groupe armé ?

Je refuse de sombrer dans cette logique de déshumanisation totale, qui fait qu’un être humain, une fois déclaré bandi, ne mérite plus ni droit, ni procédure, ni dignité. Je refuse de participer à cette brutalisation de notre socité dans les mots, dans les commentaires, dans les mèmes, dans l’indifférence. Je refuse que la tragédie de leur vie soit transformée en spectacle de glorification de la mort.

Je suis contre la peine de mort. Par principe. Je crois profondément que toute vie humaine a de la valeur. Que la justice, la vraie, ne s’exerce pas dans le silence des exécutions extrajudiciaires. Qu’il faut applaudir les arrestations, pas les cadavres.

Dans un pays en proie à l’horreur, cette exigence de dignité peut paraître superfétatoire, voire déplacée. Mais, nous l’avons vu, les repères ne sont jamais plus nécessaires que dans la tempête. Il est des limites éthiques à ne pas franchir, des seuils de conscience, des garde-fous à maintenir pour éviter que notre société ne se transforme en machine à broyer. Pour éviter que, dans notre fascination pour l’abîme, nous ne finissions par l’inviter en nous.

Une réponse à « Toute personne morte tuée est une tragédie »

  1. Avatar de Lydie Augustin
    Lydie Augustin

    Excellent ! Comme d’habitude.Et cela a également toujours été mon point de vue.Merci pour ce que vous faites. Lydie

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