Pour M., qui est triste, déçue, frustrée, enragée, révoltée — et bien d’autres mots pour dire : dégoûtée.
James Baldwin, « écrivain de la vieille école », croyait au pouvoir de la littérature qu’il tenait pour indispensable au monde. « You write in order to change the world, » écrivait-il — même si, en écrivant, on sait pertinemment qu’on ne peut pas changer le monde. Mais on écrit tout de même, parce qu’on veut, malgré tout, le changer.
Depuis dix ans, sur ce blogue, à défaut de changer le monde, nous nous efforçons de le nommer. Le plus précisément possible. Dans l’espoir — probablement vain mais réel — que le fait de nommer les choses puisse, un jour, les déplacer.
Tout nommer. Patiemment. Obstinément. Nommer le blocage. L’engourdissement. La sensation d’être pris.e dans quelque chose d’invisible, d’invincible et d’incompréhensible. Tout à la fois. Das stahlhartes Gehäuse de Weber version irrationnelle. Kafka qui suffoque. Camus qui s’y heurte. Beckett qui attend. Arendt qui interroge. Mais aussi Morrison qui démantèle pour reconstruire.
The function, the very serious function of [ndlr: insérer ici votre version de la « cage de fer »] is distraction. It keeps you from doing your work.
La cage haïtienne est celle du chaos intériorisé avec pour résultat une impression d’immobilité totale. Une chape de plomb. Un plafond bas, étouffant, écrasant . Une société figée, où les cris se perdent dans le silence assourdissant de l’indifférence.
Dans cette cage, un discours fataliste, débilitant, répétitif, qui nous martèle encore et encore que rien n’est possible, que tout est pourri, que personne ne vaut mieux, que toute tentative est vouée à l’échec. Un discours nécrophile, qui ne dit rien et empêche tout. Une parole qui paralyse. La résignation qui se grime en analyse.
Ce discours mou et poisseux nous maintient figé.e.s dans un marécage mental où toute volonté de construire est immédiatement noyée sous les suspicions et activement découragée. Au-delà des divergences d’opinions, c’est l’établissement d’une certaine ambiance, d’un climat, d’une camisole collective que nous portons depuis si longtemps qu’il ne nous vient même plus à l’idée d’en sortir.
Pourtant, il faut.
Il faut sortir de là. À tout le moins fissurer cette « carapace d’acier » qu’il faut nommer, qu’il faut écrire, qu’il faut dire.
La parole juste, même isolée, même marginale, est une forme de combat. Un combat qu’il faut continuer. Même un pied au bord du gouffre et l’autre dans le vide. Même si rien ne change. Même si on doute.
Même si on est seul.e. À crier dans le vide. Contre ce discours qui excuse tout, qui justifie l’immobilisme, qui rend la colère inutile. Car, pour revenir à Baldwin,
Not everything that is faced can be changed. But nothing can be changed that is not faced.
Alors faisons face. Lucidement. Ensemble. Et obstinément.





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