Quand les slogans deviennent creux

J’ai demandé à Jean-Claude Martineau quand, d’après lui, le mouvement de 86 a basculé. Quand les slogans sont devenus creux, m’a-t-il répondu, prenant en exemple la campagne « Analfabèt pa bèt ». J’avais proposé de changer le slogan, expliqua l’auteur de Koralen et ancien porte-parole du Président Jean-Bertrand Aristide.  Il aurait préféré « Nou pa bèt menm si nou konnen nou analfabèt. » La différence est de taille. La première formule fait de l’analphabétisme une caractéristique, donc un élément distinctif, la seconde un état, donc appelé à changer.

Analfabèt pa bèt, c’est une évidence. La formule a beau se donner des airs de vouloir dire quelque chose, elle ne veut rien dire. Elle déclare mais ne renvoie à rien.  Elle résonne mais ne donne pas à penser. Elle est vide mais pourtant elle marche. C’est qu’après des siècles d’exclusion de la masse populaire, esclave puis exploitée, elle a des allures de reconnaissance et  de valorisation de leur appartenance à la nation. Alors, on lance des campagnes d’alphabétisation – multiples parce que réalisées autour des élections – où on lui apprend à former les lettres de son nom qu’il pourra apposer fièrement en signature en-dessous d’un texte qu’il ne sait pas lire.

Analfabèt pa bèt, pire qu’un slogan creux, en devient une véritable arnaque perpétrée contre les éternels exploités de notre nation, ceux dont les pères sont en Afrique condamnés, au grand dam de Dessalines assassiné, à n’avoir rien. Leur apprendre à déchiffrer et écrire quelques mots quand leur vie quotidienne est faite d’oralité accomplit le double exploit de leur donner une fausse impression d’inclusion tout en accentuant leur sentiment d’inadéquation. Les voilà « sachant lire » – de façon rudimentaire et en créole – sans pouvoir lire – généralement le français – et maudissant leur nullité.

Aujourd’hui, 18 mai, pendant la célébration du 214ème anniversaire du drapeau, nous allons, comme de coutume, nous fendre d’un autre slogan lui aussi devenu creux : l’union fait la force. Nous saluerons l’union sacrée des Noirs et des Mulâtres. Nous dirons son rôle crucial dans la conquête de notre liberté. Nous jurerons de toujours rester frères. Nous n’en penserons pas un mot. Demain, nous reprendrons nos chaînes de l’humiliation mutuelle.

Je garde toutefois l’espoir qu’un jour, pas trop lointain, nous les briserons, encore une fois, ensemble et pour toujours, parce que

Lè l a libere, Ayiti va bèl o

W a tande, w a tande koze

http://dai.ly/x7j8o0

Un commentaire

  1. Philippe Clérié

    En lisant ce message, je me suis rappelé avoir toujours pensé que cette expression était bien riche d’ambiguïtés.

    Si, comme moi, on réagit en francophone, on entend “Analfabèt pa bèt”, on comprend “un analphabète n’est pas sot”. En revanche, en créole, le mot “bèt” n’a que le sens originel du mot français: “animal”. L’expression prend alors un tout autre sens, c’est-à-dire, “un anaphabète n’est pas un animal”.

    D’ailleurs, même en français, l’ambiguïté pourrait exister selon qu’on traite “bête” comme adjectif ou comme nom. Ou, selon l’absence ou la présence d’un article, comme dans “un analphabète n’est pas bète” ou “un analphabète n’est pas une bête”. Ces deux versions sont des traductions acceptables de l’expression.

    Il est bien entendu inutile de souligner que la formule est vraie, quel que soit le sens que l’on veut donner au mot “bèt”. Un analphabète est tout au plus quelqu’un qui ne sait pas lire; il n’est pas un ignorant, encore moins un sot. Et il est évident qu’il s’agit d’une personne.

    Le slogan est néanmoins une réplique à deux perceptions. La première est une tendance chez les élites de croire justement qu’un analphabète est forcément un sot et que quelqu’un qui ne sait pas lire est un ignorant à qui il faut faire la leçon. La seconde est une prédisposition de l’analphabète à croire qu’il est toujours traité comme une bête. Et je ne doute pas que le dédain engendré par la première perception peut provoquer des attitudes qui encouragent la seconde. Pas étonnant, n’est-ce pas que nous n’arrivions pas à nous écouter entre nous-mêmes.

    “Analfabèt pas bèt” est une affirmation de soi et une revendication de respect. Il affirme l’humanité de l’analphabète et exige le respect de la personne qu’elle est. Ne pas savoir lire n’est qu’une toute petite partie de ce qui fait une personne.

    Il y a sans doute des slogans creux. Je pense notamment à: “Haïti est trop riche pour être pauvre”. En revanche, “Analfabèt pas bèt” me paraît être une expression pleine de sens et de profondeurs, qui exprime des attitudes et des comportements que nous connaissons bien, en même temps qu’une revendication légitime et somme toute minimale.

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