Depuis l’enlèvement au cours de la nuit du président vénézuélien Nicolas Maduro, un mot semble particulièrement populaire sur le Twitter hispanique: gusano, ver, asticot. C’est un terme initialement utilisé par Fidel Castro pour décrire ces premières vagues de riches propriétaires blancs qui ont fui vers les États-Unis après le renversement du dictateur Fulgencio Batista. Batista avait la faveur des Américains; la révolution actée, sa coterie d’exploiteurs a trouvé refuge à Miami. Depuis, ils ont constitué le lobby cubain qui, s’il n’est pas aussi fameux que le lobby israélien, n’en a pas moins joui d’une influence certaine sur la politique étrangère américaine. Aujourd’hui, avec le Cubano-Américain Marco Rubio comme Secrétaire d’État, ce lobby regagne peu à peu la centralité qu’il avait perdue sous Barack Obama et sa politique d’ouverture progressive envers Cuba. En attaquant le régime chaviste, ce n’est donc pas seulement Caracas qui est visée : c’est surtout Cuba — du moins en ce qui concerne Rubio , Trump, lui, veut son pétrole — qui est la véritable cible.

Selon les derniers chiffres rapportés par le New York Times, la « capture » de Maduro se serait faite au prix d’au moins 80 vies, dont des civils (non dénombrés) et 32 Cubains. Dans un entretien accordé à CBS News, Rubio — que Trump a chargé de la mise en place du « règne » américain à Caracas — évoque une « colonisation cubaine » du Venezuela et ne cache pas que l’administration Trump considère la Havane comme « un grand problème » pour la région. Son patron, moins mesuré, parle déjà d’un régime cubain dont la chute serait proche. Le Venezuela n’est donc, pour ces deux hommes, qu’un prétexte pour atteindre leur véritable objectif : Cuba.

Nous sommes en 1989, toute l’Amérique est occupée par les Américains… Toute ? Non ! Car une île peuplée d’irréductibles Cubains résiste encore et toujours à l’envahisseur. La chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique semblaient consacrer la victoire définitive du capitalisme sur le communisme. Une révolution socialiste victorieuse dans un pays que la doctrine Monroe désigne comme appartenant aux Américains est une double offense intolérable pour le nouveau maître du monde. D’abord idéologique : une expérience socialiste durable à 150 kilomètres de la Floride contredit frontalement un ordre que Washington prétend naturel.
Ensuite symbolique : l’île a survécu à soixante-dix ans de blocus, de sabotages et d’isolement, réfutant par sa seule existence l’idée que le modèle américain serait inévitable et universel.

Dans ce combat géopolitique de 70 ans, la grande oubliée est María Corina Machado, qui aura rampé devant Trump — et proclamé haut et fort son désir de trahir son pays et son peuple à la première occasion — pour rien. Quelques heures après l’enlèvement, elle s’était empressée de publier une note sur X (et Instagram) pour annoncer la libération du Venezuela et le retour à la démocratie. L’année dernière, son protégé, Edmundo González, aurait été le véritable vainqueur de présidentielles « volées par Maduro ». Elle s’envisageait déjà en vice-présidente toute-puissante avant que, le même jour, Trump ne la déclare bien gentille mais sans soutien réel ni aucun respect sur place, et décide de négocier de préférence avec la vice-présidente de Maduro — et désormais présidente intérimaire du Venezuela, Delcy Rodríguez.

Machado est le script que les administrations américaines précédentes auraient exécuté au nom de l’instauration de la démocratie : une future prix Nobel de la paix, dont le parti a été victime de fraude électorale, destinée à être accueillie par les cris de joie d’un peuple enfin libéré. Sauf que Trump et compagnie n’en ont rien à cirer de la légitimité internationale, compétence devenue inutile d’une Europe, elle aussi, bien gentille mais sans soutien et sans respect. Machado, experte en tentatives ratées de changement de régime chaviste, finit échangée contre une chaviste. Usée puis rejetée, réduite à plaider sur CNN que, si, M. Trump, elle peut diriger.

Machado est une mise en garde, un avertissement, une édifiante leçon de prudence pour tous ceux et celles qui sont tentés de trahir leur patrie en appelant à la sanctionner, à la bombarder, dans l’espoir d’arriver au pouvoir. La déloyauté n’inspire jamais confiance. Qui trahit sa patrie trahira ses amis, et ceux au bénéfice de qui l’on trahit ne voudront pas passer pour dupes. Celle qui désignait la prochaine invasion américaine de son pays comme un « acte d’amour » se retrouve finalement baisée par les États-Unis. Il y a là comme un sentiment de justice.

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