Le 24 mai 2021, le colonel Assimi Goïta, par un coup d’État dans son coup d’État, rectifiait l’erreur monumentale que fut la nomination d’un civil à la tête d’une transition pourtant conquise à la sueur de son front. Hier, il a parachevé la prise durable du pouvoir par l’armée grâce à une loi lui accordant un mandat de 5 ans, renouvelable indéfiniment et sans élection, « autant de fois que nécessaire ». Une formule qui, s’il faut se fier à l’histoire, ne devrait pas tarder à inspirer d’autres dirigeants militaires, désormais libérés de la présidence à itérations qui, victoire de la démocratie oblige, les forçait à réécrire sans cesse la constitution et à organiser des élections aux résultats courus d’avance.

Sa révolution, Goïta l’a faite, comme tout putschiste de l’Afrique francophone qui se respecte, contre la France et les traîtres à la Patrie qui y maintiennent des accointances. Dans ce genre d’entreprise, le sentiment anti-français est une valeur sûre. Du reste, la France est un bouc émissaire rêvé, facilitant amplement de tels discours (présence militaire, force Barkhane). Ce serait criminel de ne pas en profiter pour gagner en popularité et légitimité et, ce faisant, préserver les intérêts de l’armée, tout en se protégeant de toute poursuite judiciaire pour les violences ou les abus commis.

Goïta s’est présenté à un peuple malien épuisé par une insécurité rampante (notamment au Nord et au Centre), une crise économique aiguë et une corruption endémique marquée par la multiplication des scandales. Dans la foulée du Mouvement du 5 Juin (M5-RFP) dirigé par l’imam Mahmoud Dicko, son Comité national pour le salut du peuple (CNSP) promettait de restaurer la stabilité, de donner une chance aux réformes et de sauver le pays du chaos. Un chaos incarné par le président Ibrahim Boubacar Keïta, à son deuxième mandat (2013, 2018), croulant sous les accusations de corruption, de népotisme et d’inefficacité. Et puis, bien sûr, en toile de fond, la France, cet étranger corrupteur, éternel coupable qui détruirait le Mali.

La jeunesse malienne est conquise. Même si l’on met de côté la colonisation brutale et l’humiliation culturelle de l’ancien Soudan français, ou encore les accords iniques de la Françafrique, la France et ses multinationales capitalistes — Orano (ex-Areva) dans le nucléaire, TotalEnergies dans le pétrole et le gaz, Orange dans les télécoms, Vinci et Bouygues dans les infrastructures — semblent se donner beaucoup de mal pour symboliser la continuation du pillage colonial et consolider l’image d’étrangers profiteurs, alliés à des élites corrompues. La France est d’ailleurs particulièrement douée pour soutenir des dirigeants impopulaires (IBK, ATT) dans un Mali, troisième producteur d’or en Afrique, dont la population ne voit pourtant jamais la couleur.

De l’échec de l’opération Barkhane (2014-2022), qui pendant huit ans a surtout éradiqué tout bénéfice du doute au sujet de la France plutôt que les terroristes, jusqu’à l’opération Serval (2013), initialement saluée pour éviter la prise de Bamako, mais rapidement perçue comme une « occupation militaire » : la population s’est progressivement convaincue de subir un « chaos contrôlé » destiné à justifier la présence française et à protéger ses intérêts (uranium, influence régionale). En 2021, Goïta concrétise sa promesse de « souveraineté retrouvée » en expulsant Barkhane et en se rapprochant de Wagner (Russie).

Il ne manquait plus que le mandat infini façon Poutine… mais l’élève a définitivement surpassé le maître, en se débarrassant complètement des élections.


PS: 15 juillet 2025: Ce 14 juillet, fête nationale française, un lecteur français a tenu à souligner que ce sont plutôt les multinationales canadiennes, sud africaines et australiennes qui se goinfrent d’or au Mali, pas une seule boîte française. Il s’est aussi gentiment, et avec plein d’emojis, offusqué du fait que le billet n’ait pas un mot sur l’incapacité du Mali à gérer ses rébellions cycliques au Nord…en 63, 2006 puis 2012.. ou que c’est grâce à Serval que les Nations unies ont pu rapidement se déployer au Nord.

J’étais tentée de répondre que mon propos était ailleurs mais il le sait déjà. Aussi, ai-je préféré reprendre ici ses commentaires verbatim.

Laisser un commentaire

Trending