Une lectrice assidue vient de partager avec moi pour réactions ce tweet de Frantz Duval quant au « paradoxe haïtien » de performances macro-économiques dignes de félicitations des institutions financières internationales alors que l’économie continue de stagner. Monsieur Duval y souligne, avec raison, que l’insécurité bien qu’importante, n’explique pas tout. Votre collègue voulait savoir si j’avais d’autres clés de lecture. J’en ai. À commencer par ceci: il s’agit moins d’un paradoxe que d’une illusion de contradiction.
Ce qui semble paradoxal – des indicateurs macroéconomiques relativement stables dans un contexte de déclin économique et social – peut être mieux compris à travers le prisme de l’allostasie. En termes simples, l’économie haïtienne ne vise même plus un équilibre structurel (homéostasie), mais s’adapte en permanence à des crises multiples : violence, insécurité, désengagement des acteurs économiques. Ces ajustements garantissent une survie immédiate, mais à quel prix ?
Le taux de change reste relativement stable autour de 130 gourdes et l’inflation a été maîtrisée autour de 25,3 % en octobre 2024. Pourtant, la pauvreté touche encore près de 60 % de la population, et le PIB par habitant n’a pas augmenté de manière significative depuis des décennies. Ces données reflètent moins une performance économique qu’une gestion prudente de l’appareil étatique, souvent dictée par des mesures administratives et des conditionnalités imposées par les bailleurs internationaux.
Les IFI semblent souvent l’oublier – des mauvaises langues soutiennent qu’elles ont intérêt à l’oublier – stabiliser une économie n’équivaut pas à la dynamiser. Sans une stratégie de développement productif, ces politiques économiques ne génèrent ni croissance ni emplois. La stabilité du taux de change ou la discipline budgétaire sont des signaux techniques qui masquent une stagnation structurelle.
L’économie haïtienne repose sur deux piliers fragiles : les transferts de la diaspora et les importations massives. Le pays importe près de 80 % des biens de consommation, tandis que les transferts de fonds représentent environ 36 % du PIB. Ces flux, bien qu’indispensables, ne suffisent pas à alimenter un cycle de croissance durable. Sans une agriculture modernisée, des industries compétitives ou un secteur tertiaire dynamique, l’économie haïtienne reste prisonnière d’un cercle vicieux de sous-développement que vient aggraver l’absence d’opportunités d’emploi et la faiblesse du pouvoir d’achat. Une économie ne peut croître si la demande intérieure est atone. Au contraire, cela crée un cercle vicieux où la pauvreté limite la consommation, freinant ainsi l’investissement et la production.
Aussi, les félicitations des IFI sont-elles à prendre avec circonspection. Depuis les années 1980 et les politiques d’ajustement structurel, leur priorité a toujours été la stabilité macroéconomique au détriment du bien-être des populations. La réduction des déficits, la maîtrise de l’inflation et la discipline budgétaire sans investissements dans les infrastructures, l’éducation ou la santé, ne font que perpétuer la stagnation. Les élites économiques haïtiennes, souvent complices, bénéficient de cette stabilité apparente, mais le peuple en subit les conséquences.
L’économie haïtienne est donc piégée dans une allostasie chronique. Les mécanismes d’adaptation, bien qu’efficaces à court terme, érodent les bases du système : appauvrissement de la population, fuite des cerveaux, contraction des secteurs productifs, dégradation des infrastructures et, il faut le reconnaitre, insécurité généralisée. Ce modèle mène inexorablement à une désallostasie, où les capacités d’adaptation sont elles-mêmes dépassées. Si ce cycle perdure, il ne peut que se solder par un effondrement économique et social total.
Pour rompre ce cycle, la stabilisation des indicateurs macroéconomiques ne suffit pas. Il faut une vision structurelle à long terme, centrée sur les gens, leur mode de vie et leur habitat. Cela signifie investir dans l’éducation, la santé et l’alimentation ; revitaliser l’économie, le travail et la culture ; et protéger l’environnement, développer les énergies durables et garantir la sécurité. Soit le programme Lide Anvan Lidè publié en février 2019 par Ayiti Nou Vle A.
Enfin, et surtout, le peuple haïtien doit pouvoir décider de son avenir à travers des élections libres et transparentes. Comme je l’écris souvent ici, la démocratie, bien qu’imparfaite, reste la meilleure voie pour rompre ce cycle de stagnation et redonner espoir à une population trop longtemps marginalisée.





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