Je suis en retard. Je sais. Entre une consultation pour un client aussi insaisissable que la morale d’EDE, un nouveau projet à l’agence qui me donne du fil à retordre, et peut-être un retour plus actif dans la politique haïtienne en accompagnant des candidat·e·s, j’ai mis du temps à réagir. Mais, je suis souvent sollicitée sur les récents déboires du Conseil présidentiel de transition, et me voilà donc, pour parler du dernier en date : Smith Augustin, lâché par son parti, EDE, suite à des accusations de corruption dans l’affaire de la Banque Nationale de Crédit (BNC).
Selon Le Nouvelliste, le Bureau politique national (BPN) du parti a invité Augustin à prendre une « décision de sagesse » et à démissionner de son poste de conseiller-président. Le même bureau qui, lors d’une rencontre avec des émissaires de la Caricom, a déjà proposé de le remplacer. Précipitation ou lâcheté ? En tout cas, la présomption d’innocence en a pris un coup. Jusqu’à présent, personne n’a produit les fameuses « preuves irréfutables » annoncées en grande pompe. Alors pourquoi Augustin devrait-il quitter son poste sur la base d’accusations non prouvées ?
L’accusateur principal, Raoul Pascal Pierre-Louis, alors président du Conseil d’administration de la BNC, a depuis été révoqué par le Premier ministre par intérim – merci Blinken – Garry Conille. La seule « preuve » qu’il ait pu fournir est une conversation sur WhatsApp à sens unique avec le conseiller-président Gérard Gilles, lui aussi impliqué dans l’affaire, dont l’autre partie a mystérieusement disparu. Ces échanges ont circulé un temps sur les réseaux sociaux, mais il est difficile de les qualifier de « preuves solides ». Du reste, Smith Augustin a été très clair : il ne démissionnera pas. Contacté par Juno7, il a réaffirmé son intention de rester en poste, déterminé à défendre son honneur jusqu’au bout. Et pourquoi ferait-il autrement? Sans preuves tangibles, il n’a aucune raison de céder à la pression.
Quant à l’argument d’une action visant à « sauver la transition », soyons sérieux deux minutes. Avec plusieurs de ses membres sous le coup d’accusations, le CPT est déjà paralysé par la nécessité d’unanimité dans ses décisions. Remplacer Augustin n’y changerait rien. Le BPN d’EDE prétend que cela faciliterait l’enquête et éviterait de paralyser un Conseil déjà dysfonctionnel. Une bonne blague ! La dysfonction est presque une marque de fabrique pour cette instance, dont la seule véritable activité semble être de siphonner l’argent du contribuable. Pour ne rien arranger, Augustin s’apprête à prendre la présidence tournante de ce monument d’inutilité où l’unanimité est ridiculement requise pour toute décision, ce qui devient impossible avec trois membres sur la sellette. On atteint ici des sommets de nullité.
Le plus ironique dans l’affaire est sans doute que cette exigence de démission vienne du parti de M. Augustin, un parti qui, nous l’avons vu, gagnerait à se mettre vraiment au vert. Un parti dont le chef est lui-même accusé de divers actes de corruption; avec des proches sont dans le collimateur de l’ULCC. EDE s’enlise dans ses propres contradictions alors que, dans l’état actuel des choses, Smith Augustin en est probablement le meilleur représentant. Même avec les accusations avérées, Augustin semble incarner parfaitement l’esprit d’EDE.
Et puis, sur quelle base remplacerait-on Smith Augustin ? Ni l’accord, ni le décret ne prévoient vraiment de procédures claires pour ce genre de situation. Dans l’accord, il est vaguement question de « bonne foi » pour garantir le fonctionnement de l’instance; une assemblée des secteurs était prévue pour suivre l’accord, mais elle n’a jamais vu le jour. Quant au décret, il liste les neuf secteurs composant le CPT, sans fournir d’explications sur le remplacement d’un membre. Un remplacement « dans les dix jours francs » est prévu en cas d’ »empêchement, démission, maladie grave ou décès ».
À moins qu’il ne cède à la pression et démissionne, pour déloger Augustin, il faudra qu’il tombe gravement malade, qu’il soit « empêché », ou qu’il meure.
J’espère qu’il ne leur facilitera pas la tâche.





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