La politiste américaine Claudine Gay a survécu à la crise de nerfs des républicains. Elle reste présidente de l’université Harvard. C’est une excellente chose pour elle. Pour l’institution qu’elle dirige aussi, sans doute. Pour son pays, probablement. Mais cela n’a absolument aucune incidence sur Haïti ou les relations haitianoaméricaines. Naturellement. Mme Gay est la fille de deux immigrants haïtiens, mais elle est américaine. Ses parents se sont rencontrés aux États-Unis. Elle a grandi à New York et en Arabie Saoudite (son père travaillait pour le corps des ingénieurs de l’armée américaine) et a fréquenté un pensionnat privé à Exeter dans le New Hampshire. Elle a poursuivi ses études universitaires à Princeton, Stanford et Harvard, avant de se lancer dans une carrière universitaire à Stanford puis à Harvard. C’est difficile de faire plus américain comme parcours. Aussi péiné-je à comprendre vos messages quant à la pertinence de faire appel à ses compétences (et à celles d’autres personnalités de la diaspora dont vous venez probablement tout juste de découvrir l’existence) pour nous sortir de la crise.

Je vois mal en quoi quelqu’un dont la carrière s’est déroulée dans l’air raréfié du monde universitaire de la Ivy League serait compétent pour nous sortir du chaos. Mme Gay vient de voir la confiance de Harvard renouvelée en sa personne face à une fausse indignation d’un parti républicain qui depuis des années s’enfonce dans un délire d’extrême-droite lors d’une audience relative à une possible montée de l’antisémitisme sur les campus universitaires américains suite au massacre en cours contre la population de Gaza. Nous sommes très loin de la destruction en règle du peuple haïtien par l’action combinée de gangs, de politiques et de gens d’affaires. De plus, à ma connaissance, Mme Gay ne s’est jamais réclamée de la communauté haïtienne. Et pourquoi le ferait-elle ? Haïti n’est pas son pays. Bien que nous soyons en quête constante de fierté délocalisée, les professionnels d’ascendance haïtienne qui « brillent à l’étranger » n’ont pas à participer à notre délire collectif.

C’est devenu une routine. Dès qu’une personne d’ascendance haïtienne « réussit » à l’étranger, j’ai droit à des envolées lyriques sur « nos ressources » à l’extérieur et combien elles pourraient sauver le pays. Mettons de côté le fait que, en majorité, les 20 % de diplômés qui choisissent de rester en Haïti sont continuellement encouragés à partir pour ne pas crever de faim, de honte ou crever tout court; ces pauvres gens sur qui tombent toutes ces projections n’ont rien demandé. S’ils étaient restés en Haïti, ils n’auraient pas atteint ces sommets. Ils n’ont pas à subir nos divagations. Je me rappelle encore du lot d’absurdités auxquelles j’ai eu droit quand Karine Jean-Pierre a été nommée porte-parole de la maison blanche. Une porte-parole. Quelqu’un dont le rôle est littéralement de porter la parole et donc de défendre les décisions de l’administration Biden. Il s’en est trouvé pour croire que Mme Jean-Pierre – qui ne revendique aucun lien avec Haïti – allait tout changer et obtenir que les États-Unis se soucient enfin de nous.

Ce délire n’est toutefois pas à sens unique. Certains membres de la diaspora haïtienne sont persuadés d’être les élus du destin, ceux qui, tel un Moïse des boat people, nous mèneront à la terre promise. Rappeurs, infirmières, camionneurs, assistantes juridiques … ils vantent leurs compétences et affichent leur « réussite » comme preuve de leur capacité. Comme certaine infirmière assistante impatiente de devenir ministre des affaires étrangères ou encore cet escroc à grand gosier qui se voit déjà président de la République. Comme si nous n’avions pas déjà assez souffert.

Du reste, nous avons eu notre plein de diaspora au timon des affaires. La tornade rose était largement diasporique. Surtout au niveau de l’exécutif où le président, le premier ministre et une bonne partie de leurs collaborateurs provenaient directement de la diaspora et nous étaient présentés comme tels. En retour, ils nous ont offert le scandale Petrocaribe, des voleurs légaux, un pays en ruine et quelques suicides suspects. C’était sans doute prévisible – 4 Américains sur 10 seraient à 400 dollars de la faillite – la politique en Haïti peut être une excellente opportunité pour se refaire une santé financière. Ce qui a été clairement le cas pour notre roi-bouffon qui, avant de diriger nos destins, était réputé au bord de la faillite.

Avant de continuer, une rapide mise au point. Je n’ai rien contre le rapatriement des compétences de la diaspora quand elles sont avérées. Dans un billet précédent, j’ai évoqué des situations où l’émigration de personnes qualifiées s’était « avérée bénéfique pour le pays d’origine ».

Les transferts de compétences de la diaspora, comme en Inde où le secteur des technologies de l’information et de la communication s’est largement développé grâce à son réseau diasporique, les transferts d’argent, comme aux Philippines où la politique d’émigration de travailleurs qualifiés, notamment dans le secteur de la santé, contribue à hauteur de 10% à son PIB, ou même les migrants de retour en Irlande qui ont pu bénéficier du capital humain et financier de leur diaspora pour favoriser leur prospérité. Dans ces trois cas toutefois, un État a mis en place des politiques adaptées pour tirer parti des opportunités offertes par cette mobilité internationale.

Quand c’est pour tuer Jovenel Moïse …., « La loi de ma bouche », 23 novembre 2023

La diaspora peut et doit être considérée comme source potentielle de compétences et de solutions pour les défis auxquels fait face son pays d’origine. Haïti doit encourager les membres de sa diaspora qui le veulent et le peuvent à porter main forte pour nous sortir du bourbier actuel. Cependant, il importe de tenir compte des réalités spécifiques auxquelles cette diaspora peut être confrontée et, en analysant de près les données démographiques et socio-économiques, l’insistance à recommander les compétences de la diaspora, dans le cas de la diaspora haïtienne, se révèle à tout le moins problématique.

Aux États-Unis d’Amérique, la diaspora haïtienne est sous-qualifiée. Les statistiques démographiques révèlent que seulement 22 % des immigrants haïtiens possédaient un diplôme universitaire ou plus, comparativement à 36 % pour la population générale des États-Unis. La diaspora haïtienne présente également des taux de pauvreté similaires à la moyenne des immigrants et bien plus élevés que ceux des natifs des États-Unis. Cette situation socio-économique rend difficile l’engagement actif dans des initiatives de développement ou des investissements efficaces en Haïti. En outre, la sous-qualification éducative constitue un obstacle majeur à l’utilisation efficace des compétences de la diaspora pour le développement du pays.

Ces limites sont d’autant plus importantes que, comparativement aux autres populations d’immigrés, les Haïtiens sont très en deçà des performances de leurs pairs. Par rapport à d’autres groupes tels les Asiatiques ou les Africains, la diaspora haïtienne est largement surclasée en termes de niveaux d’assimilation ou de contribution économique. Les défis spécifiques auxquels elle est confrontée la rendent peu équipée pour joueur ce rôle de sauveur qu’on veut lui donner. De plus, les discussions au sein de la diaspora reflètent souvent une déconnexion culturelle et sociale avec la réalité haïtienne qui ne peuvent qu’aboutir à des solutions inadaptées.

Et puis, sérieusement, qu’est-ce que c’est que cette manie de chercher ailleurs des solutions à nos problèmes ? Pensez si nos aïeux s’étaient mis en tête d’attendre une aide extérieure? Nous serions encore dans les chaînes. Ils doivent être bien déçus d’avoir engendré tels descendants !

7 réponses à « Et si vous arrêtiez de recommander les « compétences » de notre diaspora pour nous sortir de la crise »

  1. Un article bien pensé, bien argumenté et solidement exprimé. Lucide et audacieux. La diaspora en a pris pour son grade et certaines piques de l’auteure tombent justes. Mais la vague diasporique rose qui a précipité Haïti dans l’abîme où il se trouve aujourd’hui ne peut être pris comme seul modèle d’une possible relation dedans-dehors. Des éléments et des groupes de la diaspora, loin de velléités messianiques ont apporté et apportent encore leur énergie, leurs fonds et aussi leur naïveté à supporter des projets dans différents coins du pays. Aucune structure sociale ou gouvernementale pour accueillir et cadrer ses volontés, les encourager, les intégrer. Ils sont le plus souvent victimes de leur bonne volonté, d’escrocs locaux et de l’insécurité qui frappe sans états d’âme. L’Haitien qui fait choix de rester au pays et de lutter est presque devenu un paria chez lui. Il est en danger constant et vilipendé par une majorité qui n’a plus ou n’a jamais eu de repères sociaux et ne connaît que le discours populistes de loups déguisés. Que dire alors de la diaspora? La synergie dedans-dehors est possible pour Haïti mais ces éléments du dehors n’évoluent pas forcément dans les allées boisées des ivy leagues ou sous les lumières dévorantes des scènes politiques extérieures.

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    1. Merci pour ce commentaire ! Je partage totalement votre perspective sur la nécessité d’une synergie entre la diaspora et Haïti, et reconnaîs volontiers que les contributions positives et les efforts de certains membres de la diaspora sont souvent entravés par des défis considérables. Il n’est malheureusement pas d’État sur qui compter et il nous faudra sans doute penser, ne serait-ce que sur le court terme, à une formule pour intégrer ces contributions, même en dehors des schémas plus convenus.

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  2. D’une lucidité déroutante…👌

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    1. J’approuve toutes les réponses.Nous avons tous raison

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  3. […] bientôt. Mais, surtout, que nous devons vraiment arrêter d’attendre que le secours nous vienne de l’extérieur. Il se raconte que nous sommes la première république noire indépendante; il serait temps de le […]

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  4. […] réjouissent de l’avènement de la présidence Conille. Enfin, disent-ils, un technocrate, un homme compétent pour mettre de l’ordre dans le pays, en oubliant que la seule expérience pertinente de […]

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  5. […] dans des prisons où d’autres survivent, mais aussi pourquoi nous dépérissons dans des États où d’autres construisent. Cette liberté absolue en deviendrait un talon d’Achille collectif, nous empêchant d’accepter […]

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