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Aucune victime ne vous doit son histoire

Il nous faudra un jour discuter du voyeurisme viscéral de certain.e.s dans ce pays. Cela va au-delà de l’amour du potin – mon prof de chimie au secondaire, qui se croyait drôle, disait que le zen était le seul métal fabriqué par les Haïtiens – pour tomber dans le morbide. Aussi quelqu’un n’est-il jamais mort tant qu’on ne voit pas son cadavre sur les réseaux sociaux. Tel homme politique n’est pas vraiment malade tant qu’on ne le voit pas diminué sur son lit d’hôpital. Telle participante à la campagne #PaFèSilans n’est pas vraiment victime tant qu’elle n’a pas livré les détails les plus sordides de l’agression subie.

Justement, parlons-en. Depuis hier, ils sont nombreux sur les réseaux sociaux interrogeant la pertinence d’un témoignage où le nom de l’agresseur n’est pas cité.

Cela va de la remise en question du sérieux de la démarche

à l’exigence d’une action concrète attestant de la force de caractère de la victime

jusqu’à l’injonction de la fermer si l’on ne peut aller jusqu’au bout.

Mettons de côté le courage nécessaire pour ne #PaFèSilans dans un pays où se prononcer contre la violence de certain chanteur contre son ancienne compagne vous vaut menaces et récriminations, où le porte-parole de la police blâme une jeune fille mineure victime d’un viol collectif pour s’être retrouvée dans une garçonnière (chanm gason), et où le meurtrier d’une star adulée du petit écran sera évadé de la prison où il était condamné à perpétuité pour son crime pour aller vivre aux États-Unis d’Amérique, sans être autrement inquiété. Intéressons-nous, de préférence, à la logistique de telles accusations, en prenant en exemple un cas bien connu.

Le 28 novembre 2012, un Haut Fonctionnaire haïtien est accusé de viol par « sa protégée ». Le crime aurait été commis dans la soirée du 26 novembre précédent au domicile de l’accusé. La victime parle de gifle, suivi de viol. Le présumé agresseur parlera de relations intimes entretenues depuis 6 mois avec son assistante qui, d’ailleurs, l’accompagnait parfois à l’église. Il y aurait aussi eu l’épisode de données sensibles « relevant de l’intérêt national » volées du téléphone de l’accusé par son accusatrice contre laquelle le Parquet aurait été saisi le 22 novembre précédent.

C’est désormais la parole de l’une contre celle de l’autre. La victime présumée dément toute relation intime avec son violeur présumé et parle de harcèlement constant mais les dés en étaient jetés. Même soutenue, par des organisations de droits humains, elle finit par signer, le 27 janvier 2013, une déclaration de renonciation à toute poursuite contre son agresseur présumé. Elle préférait s’en remettre, expliquait-elle deux jours plus tard, à la justice divine.

Pourtant, le 25 janvier 2013, la victime avait initié une action en récusation contre le juge pour « défaut d’impartialité et suspicion légitime ». Il faut croire que, entre-temps, elle a dû changer d’avis. D’avis, elle en changera encore quand, le 11 février 2013, elle fera appel, de l’étranger étant, contre l’ordonnance de non-lieu émise par le juge, le 6 février précédent. En réaction, l’avocat du violeur présumé menace de poursuivre la jeune femme et lui « faire regretter ce revirement ». L’affaire n’ira pas plus loin.

L’agresseur présumé continua sa belle et impressionnante carrière de Haut fonctionnaire. La victime présumée disparut de nos radars. Elle avait balancé son porc et fait le buzz. Sa vie sera disséquée sur la place publique et elle devra s’exiler.

Un problème majeur des agressions sexuelles est l’absence de témoins. Étant donnée la nature de l’acte, porter plainte se résume souvent à notre parole contre celle de notre agresseur. Dans la Bible, la question est réglée de façon sommaire. Il faut crier, très fort, jusqu’à se faire entendre par un témoin. Sinon, la fornication est assumée et on est lapidés (Deutéronome 22: 24). Mais la vie moderne n’offre plus des solutions aussi simples. Il faut désormais vivre avec son « déshonneur ». Souvent en silence. Parfois, en en parlant avec des amis. Plus rarement, en en parlant sur les réseaux sociaux, dans les journaux, sans citer de noms.

Exceptionnellement, une victime présumée trouve la force « d’aller jusqu’au bout » et porter plainte contre son mari pour violences conjugales, avant qu’elle aussi ne rétracte sa plainte et que son mari ne devienne Protecteur du Citoyen et de la Citoyenne.

Cet article est également disponible en : Créole

Patricia Camilien Tout afficher

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4 pensées sur “Aucune victime ne vous doit son histoire Leave a comment

  1. Merci pour cet article chère madame. Merci beaucoup. Comment l’être humain peut etre aussi cruel? Je travail avec les femmes victimes de violences et croyez moi il en faut beaucoup avant qu’elle puisse réussir à parler. C’est une période traumatisante qu’aucune femme ne devrait vivre. Je suis consternée de lire ces commentaires. Je me souvient de l’affaire Jose Pierre Louis. Aucune sécurité n’est garantie et ces femmes et ils leurs demande de parler?

  2. Il m’est arrivé en 2 occasions d’entendre le témoignage de femmes victimes de viol, je vous assure que ce n’est pas aussi facile à dévoiler qu’on ne le pense. Il leur arrive de rentrer soi dans une sorte de déni de ce qui s’est passé, soit dans une espèce “d’auto-culpabilisation”. Je seconde votre position, les victimes sont les seules maitres de leurs histoires.

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