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Boniface

La Chancellerie haïtienne vient de rappeler son ambassadeur au Chili accusé de viol sur une ménagère. La ménagère – qui est Haïtienne – raconte une histoire tellement courante chez nous que nous lui avons donné un nom: Boniface.

Boniface
nom masculin
Homme qui a des relations sexuelles avec son employée domestique. Désigne aussi la pratique.

L’homme haïtien est réputé s’intéresser aux femmes travaillant dans sa maison. Voilà pourquoi, dans notre société parfaitement équilibrée, les épouses font de leur mieux pour ne pas employer des servantes, ménagères, lavandières et autres cuisinières sexy. Voulant protéger leur pauvre mari de lui-même, elles pensent ainsi réduire le risque de tentation. Elles n’auront pas compris qu’ici, comme dans tous les cas de viol, il s’agit d’abord d’un exercice de pouvoir. C’est de savoir que la victime ne peut dire non sous peine de perdre son travail qui stimule, titille, excite les sens.

L’histoire présentée par la ménagère de l’ambassade est d’une banalité qui révolte. Elle y faisait le ménage, l’ambassadeur lui a proposé de l’aider et faire entrer ses enfants au Chili contre ses faveurs, elle a accepté l’échange. Deux ans plus tard, elle n’est pas payée par l’ambassade – de temps à autre, l’ambassadeur lui donnait de l’argent cash – et ses enfants ne sont toujours pas avec elle. Malgré le fait que l’ambassadeur ait menacé des mois durant d’appeler contre elle la police de l’immigration (PDI), elle a réussi à trouver le courage de retenir un avocat et porter plainte au Ministère du travail chilien et Des hommes dans mon entourage me demandent ce que j’en pense. Si je la crois. Parce que, tout de même, il s’agit d’une pauvresse pas exactement attirante, et l’ambassadeur peut avoir tellement mieux. Je l’entends. Je la crois. Le bénéfice du doute, chez moi, c’est elle qui l’a.

L’affaire est passée à la télévision chilienne. La victime – dont le visage est floutée par les médias chiliens contrairement aux nôtres – raconte sa peur. Une peur de femme pauvre immigrée face à un homme puissant méchant et dangereux. Elle réclame justice et réparation.

Le scandale est énorme. Haïti ne peut se permettre d’être représentée au Chili, nouveau territoire de sa diaspora, par un diplomate traînant une telle réputation. L’année dernière déjà, il était question d’un diplomate rappelé en Haïti ayant tiré 60 000 dollars sur la ligne de crédit du pays à Banco del Chile et Banco Central de Chile. Cela commençait à faire beaucoup. L’ambassadeur qui, de par sa fonction, jouit de l’immunité diplomatique et ne peut donc être poursuivi au Chili, a été rappelé. Reste à savoir si la police chilienne continuera son enquête. En Haïti, toutefois, si nous devons nous en remettre à l’histoire récente, il n’y aura pas d’enquête, il n’y aura pas de jugement, il sera replacé ailleurs.

Sur Facebook, les commentaires sous la vidéo du témoignage de la victime sont aussi révoltants que familiers. Lorsque l’on ne s’en prend pas elle pour sa vilenie, on l’attaque pour sa naïveté. Qui croyait-elle donc être pour coucher avec un ambassadeur ? Pourquoi ces femmes pensent-elles que leur vagin doit leur ouvrir toutes les portes ? Quelle idiote d’avoir attendu deux ans pour enfin se rendre compte qu’elle s’était fait avoir ?

Ce n’est donc pas qu’on ne la croit pas. Boniface oblige, son histoire n’est généralement pas mise en doute. Ce qu’on ne lui pardonne pas c’est d’être une femme pauvre et vulnérable. Aurait-elle été la “bonne” de l’une de ces dames, elle aurait été renvoyée chez elle après des injures bien senties. Elle était celle d’une ambassade haïtienne, Haïti semble lui réserver le même traitement.

Dans Emploi domestique et travail identitaire chez les femmes haïtiennes : bonnes en Haïti, femmes de ménage en Guyane, Maud Laëthier(2016) dépeint l’organisation hiérarchique et identitaire des relations entre bòn et patron. Des relations ambiguës faites d’échanges de bons procédés:

Savoir que l’on peut compter sur le soutien d’un membre d’une « classe supérieure » est recherché, important, et pouvoir le montrer l’est aussi. Vis-à-vis d’un égal ou d’une personne jugée moins bien lotie que soi, la considération passe d’ailleurs par la démonstration que « celui qui a » peut aider. Pour les « bonnes », montrer qu’elles peuvent compter sur leur employeur en cas de problème sert également à prouver qu’elles sont de « bonnes employées ».

Ces bons procédés c’est aussi, trop souvent, le boniface. Être “disponible” pour le(s) patron (s) de façon à garantir son soutien dans les situations difficiles.

Ce n’est pas la première fois, sur ce blogue, que nous parlons de telles relations. Il y a un an, une affaire impliquant une star locale défrayait la chronique. C’était surtout le scandale qui intéressait. Scandale parce qu’il s’agissait d’une personne connue et non parce que l’acte en lui-même était scandaleux. Le boniface est monnaie courante; la seule exigence de la société est de le garder discret à défaut d’être secret.

La question du différentiel de pouvoir n’est pas pris en compte. Les contraintes qu’il emporte non plus. Le consentement n’est pas une notion très prisée chez nous. Cela s’entend, la kyriarchie ne s’inquiète guère du consentement, elle dispose, elle impose… dans un silence convenu.

Bonjour Tristesse Histoire et Sel

Patricia Camilien View All →

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