C’est toujours une bonne idée de suivre Jake Johnston sur Twitter. Il repère ce que d’autres laissent passer. Comme, aujourd’hui , ce contrat de 589 005 dollars attribué par le Département d’État américain pour des « services légaux locaux »… afin d’acheter des terrains autour de leur ambassade à Port-au-Prince.
Naturellement, acheter des terrains autour de chez soi n’est pas, en soi, une cause d’alarme. Les Américains, peuple épris de vastes horizons, aiment avoir de l’espace pour se dégourdir les jambes. Peut-être se sentent-ils un peu à l’étroit dans leur enceinte actuelle. Peut-être qu’amoureux fous d’Haïti chérie, ils ont résolu d’y renforcer leur présence diplomatique.
Quoique.
En pleine crise sécuritaire, alors que Tabarre est encerclée par les territoire perdus au profit du gang Kraze Baryè qui poursuit ses attaques malgré les rumeurs d’un Vitel’Homme Innocent blessé mais toujours intouchable, la piste la plus crédible reste celle d’une extension de leur périmètre de sécurité. Ce qui n’aurait, en soi, rien d’exceptionnel.
Depuis le rapport Inman de 1985 sur la vulnérabilité des ambassades américaines, le Département d’État s’est attelé à acheter les terrains autour de ses missions pour créer des zones tampons, consolider ses installations, et contrôler ce qui se passe autour. Ce fut le cas :
- en 2022, à Port of Spain (Trinité-et-Tobago), où les États-Unis ont acheté environ 4,5 hectares à Maraval pour un nouveau complexe, dans un contexte de criminalité élevée.
- en 2018, à Jérusalem, où la construction du nouveau site permanent a provoqué une controverse pour avoir été partiellement bâtie sur des terres confisquées à des familles palestiniennes.
- en 2004, à Quito (Équateur), où l’ambassade a été relocalisée sur un terrain de 6 hectares en périphérie pour des raisons de sécurité post-11 septembre.
Et puis, bien sûr, il y eut Bagdad, Fortress America : l’ambassade la plus grande et la plus fortifiée du monde, bâtie en plein cœur d’un pays que les États-Unis ont détruit, avant de sous-traiter la guerre aux mercenaires de Blackwater.
Oui, Blackwater. La société militaire privée fondée par Erik Prince, ami personnel de Donald Trump, notre dernière recrue dans la guerre contre les gangs. Les rumeurs veulent que monsieur Prince – et ses 150 mercenaires – accompagnent désormais les opérations de la « Task Force » du gouvernement, déployant des drones, faisant exploser des voitures où se trouverait Izo, chef du gang 5 Segond, et blessant gravement au bras le chef de Kraze Baryè, voisin pourtant accommodant de l’ambassade. Serait-ce donc par pure coïncidence que, lors même qu’un mercenaire célèbre et controversé s’installe dans la lutte anti-gangs, l’ambassade américaine achète les terrains d’à côté ?
Dans tous les contextes où les États-Unis ont procédé à ce type d’achat foncier en pleine crise sécuritaire — en Irak, en Afghanistan, en Somalie, en Libye — on retrouve les mêmes ingrédients : un État fragile, une ambassade surpuissante, une armée privée, et une population coincée au milieu. Dans tous les cas, cela finit mal : violation des droits humains, contournement des lois locales, absence de redevabilité, impunité totale, ressentiment populaire. Les ambassades, elles, deviennent des forteresses murées, retranchées, comme si elles savaient déjà que tout allait brûler autour.
La dépense partagée par Johnston n’est donc probablement pas qu’une affaire de paperasse notariale. Là-dessous, il y a des questions de territoire, de rapports de force, voire même de souveraineté. Quand une ambassade achète tout autour d’elle pendant qu’un mercenaire arrive en éclaireur, quand les opérations commencent avant les élections, quand les drones décident du droit de vivre ou de mourir dans une capitale abandonnée… on n’est peut-être plus dans la diplomatie.





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