Le très robotique patron de Meta, Mark Zuckerberg, présente avec enthousiasme la dernière fonctionnalité de la compagnie qui prétendait déjà vous connecter à vos (5 000 au plus) ami·e·s : des amis générés par intelligence artificielle. L’Américain moyen ayant 3 amis pour une demande ressentie de 15, le patron de Facebook se propose de combler ce déficit relationnel en vous fournissant des ami·e·s sur mesure. Sa grande idée, exposée d’un ton tranquille, est que la solitude est « scalable » — autrement dit, un problème que la technologie peut résoudre à grande échelle.

Cette déclaration n’a rien d’un dérapage. Elle participe d’un basculement où l’expérience humaine tout entière devient un terrain d’expérimentation technologique. Dans ce nouveau monde, les liens sociaux — jusqu’à l’amitié — deviennent des services. Un monde numérique dont les maîtres, milliardaires de la tech, rêvent de contrôler chaque bit, en envoyant leur cerveau dans le cloud, leur corps sur Mars, et votre solitude dans une application.

Dans cette vision, la relation humaine devient un processus à analyser, optimiser, reproduire. L’affection est codifiable, l’écoute une fonctionnalité, la tendresse une variable à calibrer. Dans la logique technocratique de la Silicon Valley, les besoins humains sont des problèmes d’ingénierie, et la complexité humaine un bug à éliminer.

Les amis générés par IA s’inscrivent dans le prolongement d’un processus de rentabilisation des interactions humaines — applications de rencontre, réseaux sociaux, messageries — qui transforment chaque lien en flux monétisable. Chaque match sur Tinder, chaque commentaire sur Instagram, chaque message, lu ou ignoré, est une donnée. Une opportunité d’engagement. Un élément de profilage. L’économie numérique intègre vos émotions pour vous garder en ligne. L’objectif n’est pas de vous connecter aux autres, mais de capturer votre attention. Dans ce cadre, l’amitié générée par IA n’est pas une aberration. C’est un aboutissement. Une relation sans conflit, sans silence, sans imprévu. Une relation rentable.

Cette transformation accompagne un changement plus profond : le passage du lien au regard. Dans l’écosystème numérique actuel, l’essentiel n’est plus de vivre, mais de performer l’expérience. Influencers, streamers, YouTubeurs, politiciens : tous structurent leur présence autour d’un rapport asymétrique. L’abonné admire, suit, commente. La personne suivie ne connaît pas. Ne répond pas. N’existe que dans la mesure où elle est vue.

Ces relations parasociales — unilatérales, sans réciprocité — deviennent progressivement la norme émotionnelle. Elles remplacent insidieusement les vraies relations, avec leurs tensions, leur intimité, leurs exigences. Même la politique n’y échappe pas. Le pouvoir se joue désormais sur TikTok, dans des vidéos scénarisées, des directs calibrés, des clips conçus pour maximiser l’engagement. La politique-spectacle a supplanté le débat public. Le politicien est un produit. L’électeur, un spectateur. L’élection, un lancement. Dans ce monde saturé d’images et d’émotions synthétiques, la solitude n’est pas éradiquée — elle est exploitée.

Ce glissement s’inscrit dans un moment de bascule. Les pays riches traversent ce que les experts appellent une épidémie de solitude. Aux États-Unis, près d’un adulte sur deux se dit seul, une situation que les autorités sanitaires comparent aux ravages de la cigarette sur la santé publique. Le Royaume-Uni a été le premier pays à institutionnaliser cette crise en créant, dès 2018, un ministère de la Solitude pour faire face à l’isolement de près de neuf millions de citoyens. Au Japon, le phénomène du kodokushi — la mort dans la solitude — prend des proportions sociétales : chaque année, des milliers de personnes âgées sont retrouvées mortes chez elles, parfois plusieurs semaines après leur décès. Dans le capitalisme tardif, la solitude n’est plus un sentiment passager mais une condition sociale, amplifiée par l’urbanisation, la précarité, la dissolution des solidarités locales… et par la technologie elle-même, qui relie sans rapprocher et qui, au lieu de (re)construire du lien, en propose un simulacre.

Dans cette logique, les besoins humains — émotions, relations, attachement — deviennent des problèmes techniques. À résoudre par modélisation, simplification, codage. L’amitié elle-même peut alors être imitée. Ce n’est pas tant un projet politique qu’un réflexe d’ingénieur : face à l’imprévisible, créer un substitut stable. Ce réflexe soulève toutefois une question plus large : qui décide désormais du bien commun ? Quand les élites technologiques parlent de “solutionner” la solitude, de “hacker” le vieillissement, de “dépasser” l’humain, elles ne veulent pas forcément nuire. Nonobstant leur intention, leur manière de penser les réalités humaines produit, en pratique, des effets profondément déshumanisants.

Ce n’est pas un hasard si plusieurs figures de la tech fantasment le transhumanisme et la colonisation spatiale. Elles cultivent l’idée que l’avenir passe par le dépassement — ou le remplacement — de l’humain. Ce n’est pas un hasard non plus si elles investissent dans des bunkers de luxe, rêvent de télécharger leur conscience, d’échapper à la Terre plutôt que de l’assumer. Cela trahit une indifférence radicale à la condition humaine — et un geste très ancien : altériser l’autre.

Toute entreprise de domination passe par là. Il faut rendre l’autre moins humain : moins digne, moins fiable, moins rationnel. C’est le mécanisme classique de la déshumanisation. Mais elle peut aussi fonctionner par le haut : se croire au-dessus des émotions. Se penser comme un Dieu. Voir les autres comme des erreurs de conception. Les maîtres de la Silicon Valley oscillent entre ces deux pôles. D’un côté, ils veulent “corriger” l’humain. De l’autre, ils rêvent de vivre au-delà de l’humain. Ce n’est pas seulement une fuite en avant. C’est une sortie du commun.

Le transhumanisme n’est pas une lubie futuriste. C’est une idéologie en construction, portée par des milliards de dollars. Au cœur de cette pensée, l’idée que l’humain est défectueux. Qu’il faut l’augmenter, le dépasser. Une vision qui ignore la douleur, l’attachement, la vulnérabilité, l’injustice. Toutes ces choses que la technologie ne sait ni modéliser ni monétiser. Ce n’est pas simplement du progrès technique. C’est un basculement civilisationnel.

Le danger de l’IA n’est donc pas l’outil. C’est le modèle relationnel. Ce qu’elle remplace. Ce qu’elle redéfinit. Ce qu’elle rend acceptable. Car à force de simuler l’attention, on oublie ce que c’est qu’écouter. À force d’avoir des “amis générés”, on commence à trouver les vrais trop exigeants, trop imprévisibles, trop humains. Alors une question s’impose : si nos “amis” sont des IA, qui les programme ? Qui décide de leurs silences, de leurs valeurs, de leurs conseils ? Et surtout : à qui appartiennent-ils ?

Nos ami·e·s généré·e·s appartiendront à des entreprises privées. Leur bienveillance, leur écoute, leur “proximité” seront des interfaces sous licence. Fournies par des plateformes dont le modèle repose sur la collecte de données, la publicité ciblée, et la manipulation algorithmique. Des IA “amicales”, douces jusqu’à la flatterie — comme celle de la dernière version de ChatGPT, récemment remisée par OpenAI pour sycophantie.

Mais les IA sont aussi extraordinairement malléables. Et susceptibles de nous rendre malléables en retour. Un·e ami·e IA appartenant à une entreprise publicitaire ne peut être neutre. Elle devient un canal d’influence — invisible, douce, constante. Elle peut suggérer quoi acheter. Mais aussi quoi penser. Elle peut censurer un discours, en valoriser un autre. Elle peut façonner vos opinions, vos désirs, vos votes.

C’est là que le risque devient politique. Une IA “proche de vous” est une IA qui vous lit, vous apprend, vous modifie. Non par violence. Par adhésion. Elle ne vous force pas. Elle vous façonne. Dans ce système, l’amitié devient une interface. L’influence, un service. Et la démocratie, un contexte à optimiser.

En faveur de qui ? De quoi ? Et surtout pourquoi ?

Une réponse à « Marc Zuckerberg va régler votre manque d’amis … en les remplaçant par l’IA »

  1. […] En espérant qu’ils n’auront pas trouvé un moyen de corriger le bogue avant que le Zuck ne nous assigne nos amis virtuels intelligemment artificiels. […]

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