Les réactions à l’intervention du président du CPT à l’ONU sont très tranchées. D’un côté, des Haïtiens, captivés par un discours « historique », s’efforcent de défendre son importance en raison de sa prétendue portée. De l’autre, le reste du monde, particulièrement ceux qui rient d’un pichet saisi « sous le coup de l’émotion », devenu la source de nombreux mèmes. Les railleries varient du léger « c’était sûrement pour se désaltérer après un chat particulièrement goûteux » à des remarques plus sévères telles que « ils auraient mieux fait de rester en esclavage et colonisés ».

Nous avons eu droit au registre complet de commentaires sur internet. Dans au moins toutes les langues officielles de l’ONU. Sur Twitter, Facebook, TikTok ou Instagram. Les propos les plus amers questionnent le niveau de civilisation des Haïtiens, s’interrogeant sur ce que ce comportement de leur « représentant » révèle de fondamental sur son peuple. Les insinuations abondent : Haïti serait un pays « arriéré », prétendument dépourvu d’accès à l’éducation et à l’eau potable, que son président aurait découvert pour la première fois à l’ONU. Les comparaisons, inévitables, avec la République Dominicaine apparaissent aussitôt : de l’autre côté de l’île, disent-ils, une destination touristique prospère, tandis que nous aurions détruit notre propre terre – ce qui, selon eux, justifierait de nous « contenir » sur notre île, de peur que nous ne causions des ravages ailleurs.

J’ai vu tant de commentaires dégradants, humiliants et déshumanisants – que je ne citerai pas ici – que je me surprends à regretter les jours bénis où on nous accusait simplement de manger des chiens et des chats à Springfield, dans l’Ohio. Au moins, cette histoire avait été prouvée comme étant une pure invention. Et même si nous en mangions, à quoi bon s’en offusquer ? ? La viande reste de la viande. Nous ne serions pas les seuls à consommer des animaux considérés comme compagnons ailleurs.

Du côté haïtien, pour cacher un péché, certains s’en prennent aux Haïtiens et Haïtiennes du pays qui ont immédiatement saisi les répercussions désastreuses de cet incident sur notre image internationale. Les accusations fusent, dénonçant une supposée superficialité dans l’analyse, ainsi qu’un manque de respect envers la mémoire des ancêtres, qui, selon certains, auraient inspiré ce discours empreint de dignité et de résistance.

Cette défense trouve un écho auprès de ceux qui considèrent que toute critique de ce moment « historique » est une trahison de l’héritage de 1804. Malheureusement, à l’ONU, une enceinte dominée par le suprématisme blanc et le capitalisme, nous sommes noirs et pauvres, quémandant l’aide des puissants. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Malere pa dwe gen de defo. Chaque maladresse, aussi minime soit-elle, devient un prétexte pour nous abaisser davantage. Les grandes nations peuvent se permettre des écarts. Pour nous, chaque faux pas entraîne la condamnation.

La fonction de représentation, en diplomatie, repose sur une dynamique complexe où chaque geste, chaque mot, chaque action d’un représentant reflète la nation tout entière. L’interactionnisme symbolique de Goffman montre que les interactions sociales servent de cadre à travers lequel nous façonnons et interprétons nos identités, tant collectives qu’individuelles. Dans ce contexte, ce qui se joue va bien au-delà de la simple communication d’idées : c’est une négociation permanente pour préserver une certaine « face », c’est-à-dire maintenir sa crédibilité et son honneur.

L’intervention à l’ONU n’est donc pas simplement un discours, mais une mise en scène de l’identité d’Haïti sur une scène mondiale. Chaque détail compte, car il façonne la perception internationale de la nation. Quand un représentant « perd la face », c’est tout un peuple qui en supporte les conséquences. La moindre erreur devient une brèche dans la dignité collective, surtout pour une nation comme Haïti, dont l’image est déjà ternie par des siècles de préjugés raciaux et économiques.

Protéger autrui de la perte de face nécessite du respect, une forme de collaboration implicite entre les participants à une interaction. Cela implique de reconnaître les vulnérabilités mutuelles et de vouloir préserver la dignité de l’autre. Or, Haïti, en tant que nation stigmatisée par la pauvreté et le passé colonial, n’a que rarement droit à cette bienveillance internationale. Dans un monde où les puissances dictent les règles, Haïti est systématiquement jugée plus durement. Les réseaux sociaux amplifient cette dynamique, réduisant des moments complexes à de simples mèmes, transformant chaque maladresse en sujet de moquerie mondiale. Ce moment viral est ainsi devenu le prétexte à une nouvelle vague de stigmatisation.

Notre maigre chance réside dans le fait que Haïti n’intéresse pas suffisamment. Les algorithmes ne se sont pas encore complètement emparés de l’incident, limitant les publications à quelques millions de vues sur Twitter et quelques centaines de milliers de likes sur TikTok. Mais, déjà au troisième jour, de nouvelles publications continuent à émerger. Espérons que notre manque d’intérêt mondial nous protègera encore un peu.

Pendant ce temps, en Haïti, les interprétations évoluent, rejoignant parfois les commentaires racistes qui, dès le premier jour, ont cherché à lier l’incident au vodou. J’avais d’abord ri de cette tendance qu’ont certains étrangers à tout associer au vodou, jusqu’à ce que je voie des explications mystiques circulant parmi des Haïtiens eux-mêmes. Certains ont affirmé que les ancêtres avaient célébré le discours en « forçant un jete dlo » à la tribune de l’ONU, tandis que d’autres ont soutenu que le verre avait été empoisonné et que verser de l’eau sur soi – sans vraiment la boire – était un geste de purification.

Un ami vient de me glisser avec amertume : « Yo fin ba nou prezidan tanga tibout jip, nou gen prezidan pye bannann yo asasinen, e kounyeya, men nou gen prezidan k ap bwè dlo nan po… sa se on bagay y ap regle avè’n oswa yon mal nou fè. » Je commence à croire qu’ils – qui qu’ils soient – ont effectivement un compte à régler avec nous.

Une réponse à « Je préférais encore le titre de mangeuse de chien et de chat »

  1. […] est une simplification dangereuse, qui non seulement déforme la réalité, mais alimente aussi des discours de haine et de stigmatisation à l’encontre d’Haïti et des Haïtiens. Elle légitime des narratifs qui favorisent la peur, […]

    J’aime

Laisser un commentaire

Trending