Dans la Bible, rien n’indique que le fruit offert par Ève à Adam soit une pomme. Ève lui propose plutôt le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2:17). Certaines traditions juives l’imaginent sucré, associé au figuier ou au dattier, tandis que d’autres le considèrent comme un agrume, issu du citronnier ou du cédrat. Une troisième interprétation, peut-être plus déjantée, évoque des arbres dont on tire des boissons alcooliques tels que la vigne ou le cerisier. Mais, en latin, mal, fruit et pomme sont rendus par un seul mot polysémique et homophone : malum. L’arbre de la connaissance du bien et du mal est devenu, chez les chrétiens, un pommier.
La symbolique de la pomme est courante dans les récits méditerranéens. Le poète persan Rûmî, écrit: « Ton amour a fait de moi une pomme, Rouge et mûre, prête à tomber dans ta main. La tentation de ta douceur est irrésistible, Comme une pomme dans le jardin de l’amour ». La douceur de la pomme est associée à la tentation, renforçant l’idée de l’attraction irrésistible de l’amour. Le Serpent – qui finira par être associé à Satan – propose à Ève une pomme, fruit interdit engendrant la mort. Pâris, prince de Troie, choisit de donner à Aphrodite la pomme d’or, fruit désiré conduisant à la guerre. Les deux récits mythologiques, l’un issu de la tradition grecque et l’autre du récit biblique, mettent en lumière la dualité complexe entre le désir (eros) et la mort (thanatos), offrant une perspective saisissante sur la condition humaine.
Dans la mythologie grecque, la pomme d’or est jetée par Éris, déesse de la discorde, fâchée de ne pas avoir été invitée à un mariage. Sur la pomme, une inscription, τῇ καλλίστῃ – Pour la plus belle, déclenche une dispute entre des déesses, elles invitées au mariage : Héra, Athéna et Aphrodite. Les trois vont trouver Zeus pour lui demander de trancher ; ne voulant pas choisir entre sa femme et ses filles, Zeus propose un innocent mortel, Pâris, pour les départager. Pour le convaincre les déesses lui offrent le pouvoir sur l’Asie, la gloire militaire et l’amour de la plus belle femme du monde. Pâris accepte le cadeau d’Aphrodite, enlève la belle Hélène de Sparte et déclenche la guerre de Troie.
Dans la tradition biblique, les conséquences sont encore plus catastrophiques. La pomme du récit de la Genèse entraîne la chute non pas d’une cité mais de tout le genre humain. L’arbre de la connaissance du bien et du mal porte un fruit défendu que le couple originel, Adam et Ève, est tenté de goûter malgré l’interdiction divine. Ce simple acte de désobéissance conduit à l’expulsion du paradis et à la mortalité humaine, liant ainsi le désir de la connaissance à la sentence de la mort.
Satan et Éris apportent avec eux la discorde et le chaos. Satan crée un conflit entre l’obéissance divine et le désir humain de savoir. Éris suscite la rivalité entre les déesses. L’influence du premier conduit à l’expulsion du paradis, et à l’instauration du péché et de la mortalité. L’action de la seconde déclenche la guerre de Troie, entraînant d’immenses pertes et des conséquences tragiques pour les héros grecs. Les deux incarnent la tentation, mettant en lumière les complexités de la nature humaine et les dilemmes moraux liés au désir du savoir et du pouvoir. Dans les deux récits, la pomme devient le catalyseur du désir humain et de ses conséquences inévitablement fatales. La pomme est une métaphore de l’humanité.
L’existence humaine est inhéremment complexe. Cette complexité se manifeste chaque jour dans nos relations interpersonnelles, dans notre recherche constante d’affection, de compréhension et d’acceptation. Dans le besoin qui est nôtre de créer des liens, de partager des expériences, et d’en sortir grandis. Dans ce désir insatiable de comprendre le monde qui nous entoure. Dans chaque acte de recherche, chaque livre lu, chaque cours suivi. Dans la poursuite académique du savoir, l’exploration de nouvelles cultures, ou même la simple curiosité qui vous pousse à chercher des réponses ou à rejoindre cette série d’étude biblique d’un genre particulier.
La quête incessante du savoir, le désir ardent de comprendre et la tentation persistante d’acquérier sont des éléments omniprésents dans l’expérience humaine. La pomme symbolise le paradoxe de nos aspirations et de nos choix souvent guidés par le conflit entre le désir de vivre pleinement et la réalité inéluctable de la mort.
Comme le dit si bien BIC, Èv te oblije manje fwi a – Ève devait manger le fruit. Ne serait-ce que pour la raison pratique que si elle ne l’avait pas fait et avait procédé à être féconde, à croitre, multiplier, et remplir la terre (Genèse 1:28), les relations familiales auraient atteint des complexités inconcevables pour l’esprit humain et que la planète nous aurait déjà probablement tous expulsés. Mais, de façon plus symbolique, la vie n’a de sens que dans la tension constante avec la mort.
La pomme de discorde, fruit du désir et de la tentation, révèle les mystères éternels de l’éros et du thanatos qui sous-tendent et animent notre existence. L’acte de succomber à la tentation, que ce soit par Ève dans le récit biblique ou par Pâris dans la mythologie grecque, déclenche des chaînes d’événements tragiques. Si le désir pousse les individus à explorer, à créer, à aimer, sa quête est toujours accompagnée du spectre du thanatos, de la réalité incontournable de la mort et des conséquences parfois dévastatrices de nos choix.
C’est dans cette dualité, entre éros, la force du désir, et thanatos, la réalité de la mort, que réside le mystère de notre existence. Au sein de cet interstice délicat entre le vouloir passionné et le devoir inexorable, émerge la complexité profonde qui donne forme à notre parcours humain. Un parcours où chaque choix porte le poids d’une signification plus profonde et souvent contradictoire.
Dans une autre version du récit, la pomme d’or est volée aux Hespérides par Héraclès (Hercule) sur l’ordre d’Héra – avec la même conséquence : la guerre de Troie. Dans une troisième version, dans le cadre de ses 12 Travaux, Hercule, au prix d’efforts monstrueux et d’obstacles quasi-insurmontables, réussit à se procurer trois pommes d’or pour le compte du roi Eurysthée … pour voir Athéna reprendre les pommes à ce dernier et les ramener au jardin des Hespérides. Dans cette légende, les pommes d’or confèrent l’immortalité, mais l’immortalité n’est pas destinée aux mortels… et toute tentative d’y parvenir, aussi pénible, aussi élaborée soit-elle, ne sera jamais que futile.
NB: J’ai un peu triché en ne choisissant pas un livre spécifique mais si l’Iliade d’Homère parle bien du siège de Troie, elle ne dit rien des préparatifs ni des causes de la guerre.
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