Hier, j’expliquais à un lecteur français – qui a fait face à quelques hostilités pas bien méchantes de la part de quelques Haïtiens – que ce que nous ne pardonnons pas à la France, c’est cette histoire de « dette de l’indépendance ». Peu importe comment nous en sommes arrivés là, il est proprement révoltant de devoir dédommager son bourreau pour l’abus qu’il a commis. Il y a là une double injustice qui nourrit un sentiment d’impuissance particulièrement débilitant : après s’être battus contre la plus grande armée du monde et l’ordre international colonialiste, esclavagiste et raciste, après avoir perdu la moitié de notre population mais en être sortis vainqueurs, nous avons été contraints d’accepter une capitulation insupportable. Ce paiement de la dette permet à l’auteur du crime de bénéficier doublement de son forfait : d’abord en exploitant des millions de personnes arrachées à l’Afrique et réduites en esclavage, ensuite en recevant une compensation financière pour la fin de cette exploitation.

Cette exploitation reposait sur trois piliers : le système de l’Exclusif, qui garantissait l’extraction des richesses de la colonie de Saint-Domingue au profit de la France ; l’esclavage, qui fournissait une main-d’œuvre gratuite et chosifiée via le Code Noir ; et le préjugé de couleur, qui établissait une hiérarchie raciale artificielle où la proximité avec la blancheur déterminait le degré d’humanité accordé à une personne : noir < griffon (3/4) < mulâtre (1/2) < quarteron (1/4) < octavon (1/8) < blanc. La Révolution française de 1789, avec sa Déclaration des droits de l’homme, a sapé ce dernier pilier. Si tous les hommes naissent libres et égaux en droits, il n’y avait plus aucune justification à l’infériorisation des affranchis, généralement métissés. Lorsque la Métropole décida d’exclure les colonies de ces nouveaux principes, les mécontents s’allièrent aux insurgés éternels que furent les personnes asservies. Ainsi éclata le soulèvement de 1791, qui mena, douze ans plus tard, à la victoire de Vertières et à l’indépendance proclamée le 1er janvier 1804. Dessalines, le 1er avril de la même année, rappellera à ses généraux que l’indépendance haïtienne ne pouvait exister que par un cri aux armes de six mois en six mois.

Aujourd’hui marque le 200e anniversaire du premier paiement de cette rançon extorquée par la France en échange d’une reconnaissance officielle que nous avions pourtant conquise dans le sang et par le sacrifice. Après avoir été mis au ban des nations pour avoir osé se libérer du joug suprémaciste blanc, Haïti fut contrainte de négocier avec Charles X, un homme qui n’a pas eu la décence de mourir décapité avec son frère Louis XVI, 32 ans plus tôt. L’ordonnance de 1825 exigeait 150 millions de francs-or pour dédommager les colons des « pertes » infligées par la révolution haïtienne, et en prime, une réduction tarifaire de 50 % sur les importations françaises.

Deux siècles plus tard, cette injustice continue de hanter notre histoire. La dette a ruiné les finances d’Haïti pendant des décennies, l’obligeant à s’endetter auprès des banques occidentales pour la payer, posant les bases d’une dépendance économique chronique. Elle symbolise l’hypocrisie monumentale des principes de liberté et d’égalité brandis par les puissances occidentales. Elle reste une plaie ouverte, une insulte historique qui ne saurait être reléguée aux oubliettes.

Et savez-vous quoi ? Aujourd’hui, chers lecteurs qui avez la malchance d’être français, il serait sans doute préférable de m’éviter. Je ne vais pas vous tenir rigueur des actions de vos ancêtres – dont certains furent également les miens et pas seulement par viol – mais je ne suis pas la plus grande fan de la France en cet instant. Il y a de ces moments où le traumatisme national prend le dessus, où l’histoire pèse lourdement sur le présent, et où la colère, l’indignation et la tristesse pour mes ancêtres asservis refont surface. Et, comment dire, c’est de la faute de votre pays, tout ça.

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