Depuis deux semaines à la Fondation, nous travaillons sans relâche à accueillir près de deux cents enfants qui nous arrivent de Carriès (dans le Nord) et de Cité Soleil (dans l’Ouest). Des enfants qui ont été chassés par des gangs et qui nous arrivent avec d’énormes traumatismes, ce qui complique la manière dont nous pouvons les aider au mieux. Nous les avons installés tant bien que mal, transformant tous les espaces possibles en dortoirs et en utilisant tous nos stocks de vêtements, d’uniformes et même de jeux. Ce n’est pas encore suffisant, mais nous nous en sortons.
L’urgence première était de permettre à ces jeunes de retourner à l’école après presque un an d’interruption. Tous ont pu le faire ce lundi. Nous avons dû convertir l’auditorium, la bibliothèque et d’autres espaces d’accueil en classes temporaires, en attendant de trouver les moyens de construire de nouvelles classes. Nous avons également dû recruter de nouveaux enseignants, élaborer de nouveaux programmes et développer une nouvelle approche pédagogique pour cette nouvelle cohorte d’élèves, de la petite section au Nouveau Secondaire IV. Demain, nous commençons les évaluations post-traumatiques systématiques, suivies la semaine prochaine par des séances de thérapie avec des psychologues venus de deux communes voisines. Nous n’espérons pas de miracles, mais le simple fait de les voir se lever tous les matins, se rendre à l’école, se faire des amis et enfin dormir la nuit est déjà inespéré.
Les villes de province qui ne sont pas touchées par la violence des gangs ne restent pas indemnes. Les centaines de milliers d’Haïtiens déplacés par les gangs sont déplacés vers quelque part, souvent dans des endroits qui ne sont pas préparés à les accueillir, mais qui n’ont d’autre choix que de le faire, faute de solutions alternatives. Ce scénario se répète dans tout le pays. Dans chaque communauté, il y a des situations où l’on doit répondre à l’urgence de l’heure, même lorsque nos propres ressources sont limitées. Nous faisons de notre mieux, essayons et espérons, même lorsque la situation semble désespérée. Nous avons confiance en la providence, en la nature et en l’univers, car l’aide doit venir de quelque part. Il y a plus de bouches à nourrir, plus de corps à vêtir, plus de cerveaux à éduquer. Pendant ce temps, un gouvernement illégitime dans un État en déliquescence mène le pays à la ruine, avec le soutien tacite d’une communauté internationale qui a d’autres priorités.
Hier après-midi, une jeune fille a eu une crise de panique. Un attroupement s’est rapidement formé autour d’elle, et certains employés ont diagnostiqué une « attaque du diable », suggérant un exorcisme. Au cours de la conversation, j’ai appris qu’elle ne voulait pas être là. Ses amis lui manquaient, sa vie d’avant lui manquait. Même sous la menace des gangs, elle souhaitait retourner là d’où elle venait. Les psychologues n’arriveront pas avant lundi, et bien que je n’aie que des notions vagues en la matière, nous avons tout de même travaillé sur une auto-évaluation du syndrome post-traumatique et sur des exercices de réduction de la panique, basés sur l’observation de choses qu’elle pouvait voir et ressentir. Cela a fonctionné, du moins temporairement. Elle a promis de continuer les exercices, mais je reste inquiète. Ce matin, elle s’est levée, a pris son petit-déjeuner et s’est rendue à l’école. Je suis passée à côté de sa classe tout à l’heure et elle semble participer activement participer au cours. Un autre petit miracle.
En 23 ans d’existence de la Fondation et d’accompagnement de la communauté, je n’ai jamais été aussi dépassée par les événements. Mais, curieusement, ma confiance en l’avenir s’en est trouvée renforcée. Je n’attends toujours pas de miracles. Je sais que la nouvelle Haïti prendra du temps. Mais, en attendant, je chéris les petits miracles. Comme ils arrivent. Aussi minimes soient-ils.
Pour ne pas perdre la tête.





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