Candidatite, quand tu nous tiens

Je devais avoir 16 ans quand un des candidats actuels à la Présidence – une (ex?) vieille connaissance de mon père – est passé à la maison annoncer son intention de se présenter aux prochaines présidentielles. La conversation était entre adultes mais comme j’étais amie avec son fils et que, à cet âge, l’on est prêt à tout pour éviter l’embarras à un ami, je trouvai un prétexte quelconque pour l’aborder et le supplier – s’il vous plait, Monsieur X – de ne pas y aller. Je venais de faire mentir l’image de Princesse Parfaite que ma mère s’était donnée tant de mal à créer, en révélant à la face du monde que j’écoutais aux portes. Mais qu’importe, j’avais un ami à sauver de la honte. Naturellement, son père ne m’écouta pas. Il avait un certain succès dans son domaine d’expertise, beaucoup de gens le connaissaient, l’on avait réussi à le persuader que la chose était possible et ce n’est pas une petite de 16 ans qui aurait réussi à lui faire changer d’avis.

Ma mère, qui comme toutes les mères, est généralement d’une grande sagesse … (Y est-il une école? Un cours secret? Elles apprennent ces choses où les mamans?) … Ma mère, disais-je donc, dans sa grande sagesse, partageait mon point de vue et trouvait la chose peu indiquée mais en profita pour m’apprendre une leçon que je n’ai plus jamais oubliée:

Il est deux choses dont il est vain d’essayer de dissuader quelqu’un: le mariage et la candidature à un poste politique. Lè youn ou lòt kenbe yon moun, se kite l.

La chose se vérifia l’été suivant quand un jeune cousin qui voulait absolument se marier – contre l’avis de la famille – finit par le faire – en présence de la famille – avant de demander le divorce au troisième jour de la lune de miel. Aujourd’hui encore, on ne peut jouer certaine chanson romantique, très populaire dans les cérémonies de mariage, sans qu’il ne prétexte d’un traumatisme profond pour demander de la changer.

Mon cousin, il faut lui donner ce crédit, se rendit vite compte de son erreur et s’attela à la corriger. Il avait commis ce que l’on appelle couramment une erreur de jeunesse. Nous en commettons tous. C’est une étape obligée. Toutefois, nous passons à autre chose. Nous grandissons. Nous devenons adultes. Le père de mon (ancien) ami, lui, n’a malheureusement pas grandi. Il a depuis rejoint une race d’Haïtiens bien particuliers, celle des éternels candidats qui, d’élections en élections, ont des scores de plus en plus faibles, mais continuent de se présenter parce que c’est ce qu’ils font. Entre assuétude et dépendance, ils peinent d’autant plus à se soustraire à l’envie répétée et presqu’irrépressible de se présenter aux élections que celles-ci sont irrégulières et imprédictibles, maintenant l’illusion qu’il est possible, le Blanc aidant, que ce soit finalement notre tour. C’est à partir de ce moment qu’on passe de l’erreur de jeunesse à l’addiction, le désir de se porter candidat faisant place au besoin de l’être.

La recherche cynique d’une position de négociation ne suffit pas pour expliquer une situation qui évoque plus l’addiction comportementale que le choix délibéré. Voilà peut-être un champ de recherche à explorer par nos pyschiatres et nos psychologues – par nos politistes aussi, d’ailleurs. Étudier comment la candidature aux postes électifs agit sur le circuit de récompense du cerveau. Cela pourrait expliquer pourquoi, plus certains sont candidats (malheureux) à des élections, plus ils veulent être candidats. Les études sur les effets addictifs du pouvoir sont courantes; celles sur la candidatite pourraient le devenir. La neurochimie du pouvoir met en évidence un rapport positif entre le pouvoir et le niveau de dopamine chez le sujet qui rappelle celui de la cocaïne ou autre drogue similaire. Partant de ce constat, de vastes possibilités de recherche s’offrent à nous.

L’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), cité par l’organisme de vulgarisation sur la santé mentale, Psycom75, distingue 4 catégories d’utilisateurs:

  • La première, celle des expérimentateurs, regroupe ceux qui ont utilisé une substance « au moins une fois dans leur vie ». Ce sont généralement des jeunes issus de la classe moyenne intellectuelle et donc un peu oasifs et plus enclins à « faire quelque chose de risqué pour le plaisir ou par défi. » Le risque reste mesuré toutefois. Les drogues dures sont rares. Dans le cas qui nous préoccupe, la candidature serait à un poste électif inférieur, avec un faible risque de récidive en cas d’échec.
  • La seconde est celle des utilisateurs occasionnels. Ceux-là utilisent une substance au moins une fois dans l’année. C’est déjà plus inquiétant, mais nous sommes encore dans le ludique, l’action posée plus par curiosité qu’autre chose, à la recherche de sensations nouvelles, hors du commun. C’est l’ère du « et si? ». L’on se rêverait maire ou parlementaire mais juste pour savoir ce que cela fait.
  • La troisième catégorie est à la frontière entre l’assuétude et la dépendance. Elle est celle des utilisateurs réguliers. Ceux qui consomment tous les jours. Ici, nous pourrions placer ceux qui monopolisent l’espace public, ceux qui vivent pour et par la politique. Nous ne sommes déjà plus dans le ludique et le récréatif mais ces utilisateurs encore assez lucides pour savoir s’arrêter quand il faut.
  • La dernière catégorie est celle des consommateurs à problème; ceux qui ont des problèmes d’abus et de dépendance. Leur comportement va au-delà de la simple addiction pour toucher à un mal-être ou une angoisse, celle de ne jamais être à la hauteur, à laquelle se greffe le besoin de prouver que l’on en est capable. Envers et contre tous. En dépit de tout.

Plus le poste visé est élevé, plus le besoin de se prouver serait grand. Si l’hypothèse présentée ici se vérifiait par la recherche, elle pourrait expliquer le cas du père de mon ancien ami qui se ruine d’élections en élections et ses relations familiales avec. Nous pourrions alors l’aider et aider les autres comme lui. Le prendre en charge.

Hier soir, je pointais du doigt le ridicule et me moquais ouvertement de ces candidats qui vont aux élections pour perdre. Depuis, j’ai vu la liste complète de ces messieurs et dames. J’y ai vu le nom de Monsieur X et j’ai arrêté de trouver cela très drôle. Aujourd’hui, j’ai de la peine.

 

1 Comment

  1. Le ridicule ne tue pas, malheureusement.Ce sont des cabotins qui font des spectacles qui n’amusent personne

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