La dent de Lumumba

Aujourd’hui la Belgique a restitué à sa famille la dent en or d’un ancien premier ministre assassiné, et dont le cadavre a été dissous dans de l’acide, pour crime de non-déni de génocide. Élu à 34 ans Premier ministre de la nouvelle nation indépendante, Patrice Lumumba avait cru pouvoir dire la vérité au monde et aux siens et « parler de l’humiliant esclavage … imposé par la force » aux Congolais. La rhétorique tombait mal. Ce 30 juin 1960, dans son discours de passation de pouvoir, le Roi Baudoin de Belgique saluait en Léopold II, le « civilisateur » du pays et voyait en cette nouvelle indépendance,  » l’aboutissement de l’oeuvre conçue par le roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique ». Certes, le règne de Léopold II a été marqué par des atrocités son nom ayant résulté dans la mort s’une dizaine de millions de Congolais.es, mais nous parlons d’une Belgique où le Musée royal d’Afrique Centrale exposait 267 Africains aux visiteurs de son zoo humain. Aussi, la Belgique fut-elle particulièrement outrée de voir son roi et autres officiels humiliés par ce « voleur illettré », ce « parvenu » qui pensait pouvoir faire la morale à meilleur que lui (Litte, 2000).

La journée avait pourtant bien commencé. Sa Majesté, le roi Baudoin avait tenu, dans sa grande munificence, à rassurer l’ancienne colonie quant à la disponibilité de la Belgique à rester à son côté pour l’aider de ses conseils, pour former les techniciens et fonctionnaires … comme à l’époque coloniale:

Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations ; ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des Etats indépendants d’Afrique […] Ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives, et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique, tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux. […] N’ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts à rester à vos côtés pour vous aider de nos conseils, pour former avec vous les techniciens et les fonctionnaires dont vous aurez besoin.

Lire le discours en entier dans « C’était il y a 60 ans: le discours de Baudouin pour l’indépendance du Congo  » , sur levif.be

Joseph Kasa Vubu, le premier président congolais, joue le jeu. Dans un discours des plus convenus, il salue les « artisans incomparables de la grandeur de Notre patrie, le Congo Indépendant » et les invite à se ‘tourner maintenant vers l’avenir ». Il reconnait, en outre, « la sagesse [qu’a eu la Belgique » de ne pas s’opposer au courant de l’histoire et de
… fait sans précèdent dans l’histoire d’une colonisation pacifique, faire passer
directement et sans transition [le] pays de la domination étrangère à l’indépendance,
dans la pleine souveraineté nationale ».

Mais, voilà que s’avance, contrairement à la programmation préalablement transmise aux autorités belges, le nouveau Premier ministre pour un troisième discours. Introduit par le président de la Chambre des représentants Joseph Kasongo, Patrice Emery Lumumba adresse d’emblée son discours aux « [c]ombattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux ».  » [N]os blessures, fait-il remarquer, sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire ».

Alors que les Congolais applaudissent à tout rompre, l’outrecuidance du discours glace le sang des Belges. Certes, il est question pour la nouvelle lutte annoncée de compter, en sus des « forces énormes » et des « richesses immenses » du Congo « sur l’assistance de nombreux pays étrangers » à la la collaboration « loyale » et respectueuse, mais les anciens maitres n’en étaient pas moins furieux. Le colonel belge Frédéric Vandewalle, cité par le chercheur Ludo de Witte, résume:

Cette manifestation de défoulement, incongrue et offensante pour les Belges, était vengeresse pour beaucoup de Congolais. Elle connut un franc succès parmi ceux qui assistaient à la cérémonie sans y avoir été invités. Les applaudissements éveillèrent des échos dans la foule au dehors.

Vannderwalle, Mille et autre jours, Fascicule, pp 1-2; cité par Ludo de Witte, L’assassinat de Lumumba, Karthala, 2000, p 35.

Cinq jours plus tard, le 5 juillet 1960, des soldats de l’armée entre en mutinerie contre leurs officiers blancs et s’en prennent à des cibles européennes. La centaine de milliers d’Européens vivant au Congo est inquiète. Dans les coulisses, l’on blâme Lumumba, son discours inapproprié et son mouvement national congolais. La Belgique, en violation totale de la souveraineté récemment proclamée et reconnue du Congo, intervient militairement pour protéger ses citoyens. Le 11 juillet, fort du soutien de 9000 soldats belges, Moïse Tshembe, grand ennemi de Lumumba, déclare l’indépendance de la riche région méridionale du Katanga et s’en proclame le président. Le 12 août, la Belgique reconnait officiellement l’indépendance du Katanga. L’ONU, qui avait commencé par demander à la Belgique de retirer ses troupes, finit par, de résolutions contradictoires en résolutions contradictoires, imposer militairement un cessez-le-feu. L’Occident s’était rallié à la Belgique.

Le 26 août 1960, le Directeur de la CIA expliquait à un agent installé à la capitale congolaise:

Nous avons décidé que [l’] éloignement [de Lumumba] est notre objectif le plus important et que, dans les circonstances actuelles, il mérite grande priorité dans notre action secrète.

Télégramme d’Allan Dulles cité par Saïd Bouamama, « 8-Patrice Lumumba« , in Figures de la révolution africaine (2017), pp 160-177

Accusé par l’Occident d’avoir des sympathies communistes et se méfiant de l’ONU, Patrice Lumumba se tourne vers l’Union Soviétique qui lui envoie des conseillers. Il en appelle également à la solidarité africaine, au panafricanisme, pour combattre le néo-colonialisme naissant. Sans grand succès. Le Ghana et la Guinée promirent bien d’intervenir si l’Onu ne mettait pas fin à l’invasion étrangère et à la sécession mais elles continuaient de faire confiance à l’organisation internationale. Le jeudi 25 août 1960, soit un jour avant le télégramme de la CIA, la conférence panafricaine de Léopoldville achève de détruire les dernières illusions du Premier ministre assiégé. Si 13 États africains envoient des représentants, ce sont surtout les ambassadeurs qui y participent. Les délégués des pays renouvellent leur foi dans l’ONU pour la résolution de la crise. La solidarité africaine ne sauvera pas l’unité congolaise.

À l’interne la situation n’est pas mieux. Le 4 septembre, le Président Kasa-Vubu révoque Patrice Lumumba comme premier ministre. Lui, contestant la constitutionnalité de la décision, cherchera à destituer le président. Le 12 septembre, son ami et frère de combat, le président ghanéen Kwame Nkrumah, l’invite à faire preuve de modération:

You cannot afford, my brother, to be harsh and uncompromising. Do not force Kasa Vubu out now. It will bring too much trouble in Léopoldville … Patrice …. if you fail, you will only have yourself to blame. You must adopt tactical action

Cette lettre venait en réponse à celle d’un Lumumba furieux du rôle joué par des troupes ghanéennes dans la crise congolaise. À son ami, il expliquait:

At 4:30 PM today, 11 september, accompanied by my soldiers, I personally went to take over the radio station. The Ghana troops however opposed my decision with hostility …. your soldiers are openly siding with the enemy to fight us.

Extraits. Lettres publiées le 25 novembre 1960 par me gouvernement ghanéen. Accessibles sur le Time Machine du New York Times ici.

La position de Nkrumah et donc celle du Ghana semble reposer sur deux certitudes qu’il avait déjà formulé dans sa lettre du 19 août: 1) jamais le Secrétaire Général de l’Onu ne permettrait aux Belges de se réétablir au Congo et 2) le chaos au Congo risquait de se transformer en conflit Est-Ouest, ce qui serait désastreux pour l’Afrique.

Nous sommes à l’époque de la Guerre froide et des petites guerres chaudes par procuration; les nouveaux États africains sont prudents, l’anti-occidentalisme affiché de Lumumba inquiète. Le 13 septembre 1960, le Parlement congolais lui donne toutefois les pleins pouvoirs, tout en insistant pour que le Président et le Premier ministre maintiennent leur fonction. Le 14 septembre, Joseph Mobutu, Commandant en chef de l’armée, à qui les deux chefs de l’Exécutif avaient demander d’arrêter l’autre, lança, sous grande pression occidentale, une « révolution pacifique » pour neutraliser les deux et établir un gouvernement de technocrates. Placé sous résidence surveillée, Lumumba s’enfuit pour établir un nouveau gouvernement à Stanleyville avant d’être rattrapé par les troupes de Mobutu. Il est livré le 17 janvier 1961- avec la bénédiction de la Belgique pour qui il fallait livrer Satan au juif – à Moïse Tshembe du Katanga qui l’exécutera le jour même.

Pendant un temps, l’histoire s’arrêta là. Comme dans une pièce réglée, les putschistes prirent le pouvoir, un second coup d’État suivit, Mobutu installa sa dictature jusqu’à ce qu’il soit forcé de partir en exil un 24 mai 1997. Quant à Patrice Lumumba, on semblait s’être attaché à l’effacer de l’Histoire. Pas d’enterrement. Pas de mémorial. Un corps dépecé à la scie puis dissolu dans l’acide sulfurique pour ne pas laisser de traces … jusqu’à ce que, 38 ans plus tard, en 1999, un commissaire de police belge du nom de Soete reconnaisse publiquement son rôle dans l’assassinat et révèle avoir gardé une dent du supplicié. Son trophée de chasse initial comprenait également une autre dent et deux doigts mais il s’en était débarrassé entre temps.

Il a fallu attendre 23 ans après cette révélation, dont 4 ans de bataille juridique, pour que la dent de Lumumba soit remise à sa fille. On lui aura ainsi évité de figurer, comme d’autres corps de Congolais avant lui, dans un musée belge.

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