La loi de ma bouche

Le dictateur Aristide

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Pour H. qui se demande si nous n’avons vraiment rien retenu de 2004

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre … de bébé. Le Président de la République avait fait broyer un nourrisson dans un grand pilon et c’est la mambo Sò Àn  – la future candidate PHTK au Sénat, Anne Auguste – qui s’en était chargée. Nous sommes en juin 2004. Quelques mois plus tôt, le 29 février, le Président Jean Bertrand Aristide subissait son deuxième coup d’État en autant de mandats. Une énième transition était en cours et les exactions du régime sortaient enfin au grand jour.

C’est Sonia Desrosiers, membre d’une organisation populaire Lavalas de Fort-Touron, qui dévoilera l’affaire. Sur les ondes de Radio Vision 2000, elle décrit, avec une profusion de détails, une cérémonie macabre à laquelle elle aurait assisté, le 5 mars 2000, au domicile même du Président Aristide à Tabarre. Une histoire glaçante où le cœur d’un bébé est arraché et remis à “l’ancien dictateur Aristide” – le qualificatif est de la journaliste introduisant le témoignage, Marie Lucie Bonhomme – pour qu’il puisse asseoir son régime.

Le bébé en question serait celui de Nanoune Myrthil, disparu 8 jours plus tôt à l’Hôpital de l’université d’État d’Haïti. L’on soupçonne des raisons mystiques et/ou politiques, “notamment pour politiser le conflit entre les infirmiers et Dr Gauthier”,  explique Radio Haïti Inter qui a interviewé le père et l’oncle du bébé enlevé.

Dr Gauthier, c’est Marie Antoinette Gauthier, future candidate à la présidence par les élections (en 2015) et, il semblerait, par coup d’État (en 2021). Alors Directrice de l’HUEH et Déléguée de l’Ouest, elle aurait elle-même apporté le bébé emmailloté dans une serviette blanche pour le sacrifice. Des feuilles sont amenées puis déposées dans le pilon. Elles sont suivies par le cadavre du bébé – dont le cœur avait été préalablement enlevé . Se relayent au pilon, Mme Gauthier, Mme Auguste et le bòkò Henri Antoine. Dans l’assistance se trouve un véritable who’s who du régime dont un Prince vert, futur Président provisoire de la République (en 2016).

Naturellement, l’histoire a beau être fantasque, personne ne semble avoir jugé nécessaire de vérifier les dires de Mme Desrosiers. Pas plus la radio Vision 2000 – Mme Bonhomme se contente de rappeler qu’il s’agit là d’accusations graves et que la dame a fait une déclaration au nouveau commissaire de gouvernement avant de laisser le pays – que le reste du public – absolument fasciné par l’histoire. Un dictateur satanique assoiffé de sang qui se prépare des purées de bébés, pourquoi pas ? C’est tout-à-fait le genre d’Aristide, n’est-ce pas ? C’est qu’il se soit arrêté à un seul bébé qui étonnerait. Si cela se trouve, il s’offrait des smoothies de bébé tous les matins, le criminel !

À l’époque, lorsque l’histoire était évoquée, je demandais, pour faire la conversation, qu’on m’explique ce qui a bien pu se passer entre la nuit du 26 au 27 février et la soirée du 5 mars . Où a-t-on gardé le bébé ? Pourquoi ne pas le kidnapper à la maternité le jour même ? Y avait-il une préparation spéciale qui exigeait ce délai de 8 jours ? Et surtout comment a-t-on pu maintenir si longtemps une telle conspiration sans que rien ne s’ébruite? J’inventais alors des histoires de bébé élu, à faire pâlir d’envie Harry Potter. Mon Aristide aurait pu donner des cours de méchanceté à Voldemort. Les gens me trouvaient bien drôle. Pourquoi inventer des histoires rocambolesques quand la vérité était toute simple? Le Président de la République avait fait enlever un bébé puis, 8 jours plus tard, l’avait fait broyer dans un pilon, chez lui, dans une grande salle, au cours d’une grande fête où il avait invité jusqu’à la femme d’un chef d’OP Lavalas qui le défiait. La dame l’avait dit à la radio, avait expliqué l’affaire dans les détails, que me fallait-il de plus ? La dame était témoin; elle assistait à la cérémonie; elle avait tout vu de ses yeux vus.  Du reste, c’était bien d’Aristide, le diable en personne, dont nous parlions. Évidemment, que tout cela s’était effectivement passé.

Le récit n’était pas nouveau. L’année d’avant, au mois d’août 2003, un billet dans The New York Sun avait déjà rapporté l’indicible horreur, courtoisie de Johnny Occilius, anciennement de la mairie de Cité Soleil. La cérémonie aurait eu lieu le 29 février 2000, 72 heures après la naissance du bébé adroitement subtilisé par le Dr Gauthier. Dans cette version de l’histoire, c’est le bòkò Henri Antoine de Saint Marc qui écrase le bébé encore vivant dans un pilon. Cette date du 29 février, précise-t-on, est importante. C’est une date attachée aux années bissextiles et qui ne revient que tous les 4 ans. Quant au bébé, il fallait qu’il soit un premier né : le bébé de Nanoune Myrthil s’était trouvé à la bonne place, au mauvais moment. Ces informations seront confirmées par Jean Michel Mercier, un ancien maire adjoint de Port-au-Prince, qui lia le crime à un chef de gang de l’époque, Félix Bien-Aimé, Seigneur de Grand Ravine et grand maître du cimetière de Port-au-Prince et donc qui savait, littéralement, où le corps était enterré.

Cette histoire fantastique définira la fin de règne d’Aristide et fera du second coup d’État contre Aristide une lutte salutaire contre un dictateur broyeur de bébé plus ou moins vivant. Il ne s’agissait plus seulement d’un homme politique à renverser; il fallait exorciser du pays le mal incarné. À moins d’être de commerce avec le diable, on ne pouvait qu’être d’accord. Aristide devait partir, per fas et nefas. L’on opta pour nefas. Aristide aussi. Aristide partit. Haïti s’enfonça dans le chaos.

Le 9 décembre 2004, dans sa chronique judiciaire, Au Palais de Justice, le journal Le Nouvelliste nous informe sur la suite donnée aux déclarations de “Sonia, ainsi connue” dans “l’affaire opposant Mme Lucner Badeau, née Yanick Augustin, infirmière de profession, et Luxonne Dorvilus aux époux Claudy Zéphyr, femme née Nanoune Myrthil et le ministère public”.

Le cabinet d’instruction avait rendu une ordonnance de renvoi contre Yanick Augustin Badeau et consorts. Mécontente de cette décision, elle avait interjeté appel de ladite ordonnance. Entre-temps, Sonia ainsi connue avait fait une dénonciation devant le commissaire du gouvernement qui, lui-même, avait transcrit cette dénonciation à la Cour d’Appel. Celle-ci a rendu un arrêt en renvoyant le dossier devant le juge d’instruction pour une enquête. La Cour a demandé au juge d’instruction de ne pas conclure, de lui renvoyer tous les éléments pour être fait ce que de droit, en vertu du pouvoir dévolutif de l’Appel. Ce dossier a été retourné au cabinet d’instruction en raison des faits nouveaux et des nouvelles personnes impliquées dans la cause.

Le cas réapparaît dans Au Palais de Justice, le 3 août 2005. Voilà 10 à 12 mois que “des anciens fonctionnaires et membres du parti « Fanmi Lavalas » en détention préventive prolongée”. Les “derniers juges promus juges d’instruction sous l’administration du ministre de la Justice et de la Sécurité publique [et futur Premier Ministre désigné de Michel Martelly] – Me Bernard Gousse” sont installés et peuvent traiter les dossiers.

C’est Mme Auguste – que le chroniqueur nous présente comme “belle, élégante, cheveux bien coupés, bien mise dans une tenue simple” – qui le réintroduit. “Accusée sans preuve” et “sa[chant] que ces accusations sont fausses”, elle déclare s’en moquer. Mais un dossier l’intéresse, celui du bébé que Sonia Desrosiers aurait vu entre ses mains et celles de Marie Antoinette Gauthier. C’est un témoin oculaire, Sò Àn attend de la voir témoigner.

Lorsqu’elle dit m’avoir appelée sur le 557-6555… Haïtel n’existait pas encore. Autant de vérités qu’elle doit apporter pour éclairer la lanterne du tribunal sur ce dossier.

La lanterne du tribunal ne sera pas éclairée. Sò Anne et les autres militants Lavalas sont acquittés un an plus tard, en août 2006, “le ministère public a[yant] renoncé à l’accusation”.

La transition de deux ans – dirigée par un Président de la Cour de la Cassation [et futur Président du comité consultatif indépendant pour l’élaboration du projet de la nouvelle constitution] – s’achève sur un retour au pouvoir des Lavalas version Préval, le marasa plus vraiment jumeau d’Aristide.

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