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La zone franche agroindustrielle de Savane Diane

Hier soir, un arrêté présidentiel a mis à la retraite trois juges réputés appelés à remplacer le Président de la République, entraînant des dénonciations d’une dictature en cours de réalisation. Accompagnant cet arrêté sommaire, un autre possiblement plus inquiétant ne semble guère pourtant retenir l’attention: l’autorisation d’implantation à Savane Diane d’une nouvelle zone franche agroindustrielle d’exportation.

La première zone franche agricole haïtienne, le projet Nouribio, nous a donné la saga AGRITRANS. C’était en octobre 2015, Haïti allait “retrouve [r] sa place sur la carte mondiale des pays exportateurs de bananes et de légumes” à en croire un certain Jovenel Moïse, PDG de l’entreprise et futur Seigneur de la Banane. La convention d’agrément sera signée par

L’avenir était en route. Dans les cinq prochaines années, la zone verrait 3 000 emplois directs et 10 000 emplois indirects. Les paysans allaient enfin pouvoir sortir de la misère. Naturellement, il n’en fut rien. Sur ce blogue, nous avions repris le reportage de Jake Johnston que je vous invite à relire dans son entièreté mais dont ce court extrait peut peut-être aider à se rappeler des vraies victimes de ces arrêtés qui n’intéressent personne.

Agritrans avait promis qu’environ 3,000 fermiers locaux trouveraient du travail sur la plantation. Mais les fermiers qui s’étaient réunis à la maison de Nadia jurent n’avoir jamais marché un jour sur la terre d’Agritrans. À la plantation, les salariés m’ont dit que seulement quelques douzaines sont là à plein temps. Et pour le peu de fermiers assez chanceux pour obtenir des changements rotatifs préparant des champs, la paie journalière est d’environ $3.50.

Jennifer Vansteenkiste est une anthropologue canadienne qui faisait un travail sur le terrain dans la zone de Trou-du-Nord quand Agritrans a pris le contrôle de la terre. Sa recherche fournit un rare aperçu de l’impact réel des mégaprojets comme Agritrans sur ces communautés déplacées. Son étude “avant et après”, publié en mai 2017, a montré un changement radical de régime et des pertes de revenu significatives. En moyenne, elle a trouvé que chaque personne a perdu environ $1,400 par an. Quelques familles ont reçu un petit paiement unique, en guise de compensation pour la perte de leur terre et de leur gagne-pain. Mais personne avec qui j’ai parlé n’avait reçu plus de $700 environ.

Jake Johnston, Le Président Jovenel Moïse pourra-t-il tenir ses promesses ? , 28 juillet 2018

En décembre 2019, l’association Ayiti Nou Vle A s’est rendue à l’Ile à Vache dans le cadre d’un audit social sur les projets de développement de l’île financés par le Fonds Petrocaribe. Nous en avons tiré le reportage Leta s on gwo wòch mettant en évidence l’impact bien réel de la corruption sur la vie des gens. Nous avons été saisis par la cruauté d’un État broyant tout sur son passage, privant les citoyen.ne.s de leurs biens pour des projets bidons… avant de passer ses biens à des personnes privées alors que les victimes s’enfoncent dans la pauvreté.

En lisant l’annonce concernant Savane Diane, ces deux cas me sont venus à l’esprit et je me suis demandée combien de citoyen.ne.s seront cette fois sacrifié.e.s dans les communes de St Michel de l’Attalaye, de Maïssade, Pignon et Saint Raphaël, pour enrichir des personnes bien souchées. Ce matin, j’espérais trouver une copie de l’arrêté lui-même mais puisqu’il n’arrive pas encore, un billet pour au moins inviter à y réfléchir ne peut faire de mal.


PS: J’ai l’arrêté. Il s’agit d’un projet de production de stévia (l’édulcorant naturel) à la Savane Diane. Un ami m’assure que tout est correct, qu’il n’y a pas de conflits et que les terres concernées sont parfaitement en règles… Une partie est constituée de terres de l’Etat toutefois et je vais donc garder un œil ouvert.

Bonjour Tristesse Histoire et Sel

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