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C’est Karl Marx qui doit se marrer

En septembre dernier, j’ai vu passer une annonce troublante : désormais l’on pouvait spéculer sur l’eau. Je l’ai vécu comme une évidence. Voilà plus de 12 ans que j’attendais cette nouvelle, après une recherche particulièrement éclairante sur les conflits liés à l’eau. Elle est finalement arrivée, dans l’indifférence générale, et cela me semblait parfaitement adapté. Les gestionnaires de fonds spéculatif peuvent désormais parier sur LA substance nécessaire à notre survie et cela n’intéresse guère. La Cassandre en moi se contenta d’ajouter un bonjour tristesse mental à la chose puisque l’ayant imaginée exactement ainsi à l’époque.

L’époque était celle où je m’intéressais encore à la finance internationale, où je lisais religieusement le Financial Times, cherchant dans ses grandes feuilles saumon les secrets du monde qui est nôtre. J’y étais à fond. Je payais mon abonnement à 300 dollars – que j’équilibrais par un abonnement au Monde Diplomatique presque 5 fois moins cher et au Magazine The Economist supposément centriste. J’avais mes applications smartphones. Je recevais des newsletters quotidiens. Cela m’arriva même – horreur ultime – d’utiliser un langage de trader comme si “shorter des actions” était une expression à utiliser en public.

N’empêche, cette histoire de l’eau m’avait inquiétée. Au point que, au détour d’un couloir, j’avais posé la question au Professeur Le Cacheux – bien connu des lecteur.rice.s de ce blogue – qui était lui aussi arrivé à la même conclusion. Cela finirait par arriver. Bientôt, nous allions spéculer sur l’eau, sur l’air… sur tous nos biens communs parce que le détachement de la sphère financière de l’économie réelle était “une belle bêtise” et produirait des crises de 2008 à répétition et à une vitesse accrue. Que voulez-vous ?, quand la valeur des actions dépend du feeling et non la compagnie elle-même, la crise est inévitable.

Je savais déjà que le capitalisme était une plaie – comme toute apprentie changeuse du monde qui se respecte j’avais lu Das Kapital – mais j’étais encore dans l’illusion qu’il y avait encore à apprendre sur l’ennemi. Je me trompais, Marx ( et son ami Engels) avaient déjà tout dit, prévu, expliqué, sans doute parce qu’un système de prédation, ma foi, ce n’est pas compliqué, ça se nourrit de proies. Et qu’arrive-t-il quand les proies se mettent ensemble et se tournent contre le prédateur. Cela donne la Révolution ou, pour quelques centaines de milliers de redditeurs depuis une semaine ou deux, des lulz.

L’homme le plus riche, le deuxième homme le plus riche, possiblement de nouveau l’homme le plus riche de la planète, Elon Musk a rejoint lui aussi, le lulz, par un tweet.

No Title

Gamestonk!! https://t.co/RZtkDzAewJ

Il aurait des comptes à régler avec les fonds spéculatifs qui s’en étaient récemment (juin 2020) pris aux actions de Tesla, dont Melvin Capital qui, hier, contemplait le dépôt de bilan, après avoir “perdu” 5 milliards de dollars sur le marché.

Sur r/wallstreetbets, on regarde derrière le rideau: Wall Street est un casino, traitons-le en casino. Les fonds spéculatifs parient contre des compagnies, parions aussi. La différence avec les petits investisseurs d’avant est que les informations que les gestionnaires de fonds étaient seuls à détenir sont maintenant disponibles gratuitement sur Internet démocratisant le trading. Certes, cela vient avec les arnaques usuelles – pour cela, nous avons NouPaEgare.pub – mais cela vient surtout avec des communautés de plus en plus grandes où des personnes lambda se retrouvent pour discuter investissements, avec la possibilité réelle de rendre inutiles les fonds spéculatifs leurs gestionnaires.

Si cela vous fait penser à Frederick Engels écrivant que “la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions, en trusts et en propriétés d’État montre combien on peut se passer de la bourgeoisie […] pour gérer les forces productives modernes”, vous n’êtes pas seul.e.s. L’Internet se rappelle furieusement de Marx et Engels en ces derniers jours et en ressort les citations pertinentes. Engels décrivant un monde où le capitaliste change de proie, du travailleur à un autre capitaliste devenu lui aussi un surplus:

Toutes les fonctions sociales du capitaliste sont maintenant assurées par des employés rémunérés. Le capitaliste n’a plus aucune activité sociale hormis celle d’empocher les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse, où les divers capitalistes se dépouillent mutuellement de leur capital. Le mode de production capitaliste, qui a commencé par évincer des ouvriers, évince maintenant les capitalistes et, tout comme les ouvriers, il les relègue dans la population superflue, sinon dès l’abord dans l’armée industrielle de réserve.

Engels, Socialism: Utopian and Scientific, Chapter III: Historical Materialism.

Ou Marx écrivant à Lion Philippe pour lui expliquer que, sans surprise, l’auteur de Das Kapital spécule en Amérique et surtout en Angleterre pour alléger l’ennemi de son argent :

I have, which will surprise you not a little, been speculating — partly in American funds, but more especially in English stocks, which are springing up like mushrooms this year (in furtherance of every imaginable and unimaginable joint stock enterprise), are forced up to quite an unreasonable level and then, for the most part, collapse. In this way, I have made over £400 and, now that the complexity of the political situation affords greater scope, I shall begin all over again. It’s a type of operation that makes demands on one’s time, and it’s worth while running some risk in order to relieve the enemy of his money.

Karl Marx, 1864 (lien vers r/wallstreetbets parce que why not)

Voilà donc, nos redditeurs, décidant d’alléger les poches des gestionnaires de fonds qui se préparaient à profiter de la mort de Gamestop. En maintenant artificiellement la compagnie de vente de jeux vidéo en vie, ils forcent les gestionnaires à racheter à prix fort des actions dont ils s’étaient lestées dans le but de les racheter pour pratiquement rien. Depuis les pauvres loups de Wall Street crient à l’injustice, perdent de l’argent, demandent des régulations comme s’ils étaient devenus les vulgaires moutons – nous – qui étaient leurs proies jusqu’ici.

Ces gens brillants et importants avaient senti venir la mort. Ils ont donc parié – massivement – sur la chute accélérée des actions de la victime, empruntant des actions achetées au cours du marché pour les rendre quand les prix inévitablement chuteraient et qu’ils pourront ainsi empocher la différence. C’est le short-selling où des spéculateurs peuvent détruire votre compagnie ou votre monnaie, en pariant contre elle et, oui, c’est parfaitement légal.

Des internautes ayant vu le mouvement ont parié à leur tour contre les fonds spéculatifs en achetant les actions de Gamestop et en s’engageant à les garder, faisant ainsi grimper la valeur. Ce “gamestonk” comme ils l’appellent – stonk est un lapsus calami délibéré du mot “stock” utilisé dans les meme pour désigner les mauvaises décisions financières – a vu les actions de Gamestop grimper de 1700% en quelques jours. Voilà donc les fonds spéculatifs forcés de racheter les actions précédemment empruntées à 170 fois leurs valeurs pour une compagnie qui, à 970 millions allait s’écrouler et qui, à 24 milliards ne va pas moins s’écrouler … parce que le marché des actions n’est pas la vraie vie et que les jeux vidéo se téléchargent de nos jours et ne s’achètent plus dans des magasins physiques.

Au-delà du schadenfreude proprement délicieux que me procure la débâcle, c’est de voir le capital fictif (fiktives Kapital dans l’original), après avoir subjugué le capital réel qui lui avait subjugué le travailleur, se faire subjuguer à son tour par le travailleur qui me remplit d’espoir.

Le futur n’est peut-être pas encore mais nous avons pu en avoir un aperçu et il est beau, tellement beau.

Patricia Camilien Tout afficher

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