La loi de ma bouche

De la démocratie en Amérique

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Au 20 novembre 2020, le Center for Systemic Peace prenait la décision inédite de faire passer les États-Unis d’Amérique en dessous de la barre de 6, celle de la démocratie dans l’échelle Polity. Notés désormais à 5, les États-Unis d’Amérique sont considérés comme une anocratie – soit un régime qui n’est ni tout-à-fait autoritaire, ni tout-à-fait démocrate, un entre-deux, une sorte de chimère, à la limite du regime change. Avec cette dépréciation sans précédent, les États-Unis d’Amérique venaient de perdre, pour le CSP, leur titre de plus ancienne démocratie continue au monde. Cette distinction passait désormais à la Suisse (171) ans suivie de la Nouvelle Zélande (142) et le Royaume Uni (139).

À l’époque, je trouvais la décision quelque peu discutable et me gardai de l’amplifier. J’avais beau – et pendant longtemps – critiqué le caractère oligarchique de la démocratie américaine et les tendances autoritaires du Président Donald Trump, je continuais de trouver les institutions américaines toujours aussi fortes et leur capacité à restreindre l’Exécutif rassurante. Le CSP signalait alors qu’une “plus grande dégradation de l’autorité démocratique” provoquerait un changement de régime. En regardant se dérouler les événements de cet après-midi au Capitole, ce classement m’est revenu à l’esprit, entre tweets moqueurs.

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How it started How it’s going pic.twitter.com/Y4IJHUoxM1

Est-ce donc à dire que je me rends à l’argumentaire du CSP et crois que le changement de régime se profile aux États-Unis d’Amérique ? Pas du tout. Le Vice-président Mike Pence et les parlementaires américains se réunissent en ce moment pour terminer la cérémonie de certification des voix du Collège électoral – interrompue par l’insurrection commandée par le Président. Twitter et Facebook ont finalement commencé à supprimer les publications et bloqué temporairement le compte du Donald signalant clairement la fin de règne. Les appels à la destitution se multiplient. Les institutions américaines demeurent fortes.

Il est toutefois une leçon à titrer de l’épisode d’aujourd’hui. La démocratie est fragile. Elle n’est jamais aussi forte que notre volonté de la défendre et de la protéger. Les acquis démocratiques ne sont pas irréversibles et il faut constamment travailler à les maintenir. Dans De la Démocratie en Amérique (1835), Alexis de Tocqueville soulignait déjà le paradoxe de cette démocratie à l’américaine où la poursuite de l’égalité menaçait de détruire la liberté.

Les peuples démocratiques, écrivaient-ils alors, ont un goût naturel pour la liberté… mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage.

Voilà comment un populiste démagogue comme Trump, Bolsonaro, Duterte, Orban ou même, tant pis pour le point Godwin, Hitler, arrivent au pouvoir démocratiquement, avant de s’essayer – avec plus ou moins de succès – d’instaurer un régime autoritaire, avec, généralement, un large support dans la population. Tocqueville place la fenêtre d’opportunité de l’aspirant dictateur à un instant précis, celui d’une crise des élites.

Ceci arrive au moment où l’ancienne hiérarchie sociale, longtemps menacée, achève de se détruire, après une dernière lutte intestine, et que les barrières qui séparaient les citoyens sont enfin renversées. Les hommes se précipitent alors sur l’égalité comme sur une conquête, et ils s’y attachent comme à un bien précieux qu’on veut leur ravir.

Aux États-Unis d’Amérique, cette crise est celle de deux partis politiques de plus en plus polarisés où un responsable du Sénat annonce sans autre forme de procès au Président issu du parti opposé qu’il fera tout pour le faire échouer et où les votes au Congrès sont de plus en plus décidés le long de lignes partisanes. Cette polarisation massive et pernicieuse a ouvert la voix à la présidence de Donald Trump et ses attaques caractérisées contre la démocratie qui ont débouché sur les événements d’aujourd’hui.

Cette fois, les lignes de défense ont tenu mais cela ne veut pas dire qu’elles tiendront à jamais. Si cette polarisation continue, un Trump plus mesuré, plus intelligent et plus capable, sera élu à la présidence américaine. Il n’attendra pas d’avoir perdu une élection pour tenter un coup. Il s’y prendra dès les débuts et tant qu’il se projettera anti-élite, les Américains “souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie” par goût d’égalité.

Les États-Unis d’Amérique n’étant plus là pour se présenter en champion de la démocratie, je ne donne pas cher du reste du monde. Voilà pourquoi je leur souhaite de se ressaisir et vite : en abandonnant les lignes partisanes pour faire le ménage dans leur politique et repartir sur des bases plus saines.

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