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Des pièges à rat et des abus sexuels contre mineures: une réflexion sur la culture du viol dans les médias

Il y a des moments où je suis à cela de désespérer de la Presse et puis il y a des gens comme Romain Molina qui me rappellent que les raisons d’espérer sont bien trop nombreuses pour que je me laisse abattre par les souhaits de bon anniversaire de Ticket Magazine. Nous sommes en 2020 toutefois et c’est une année qui ne pardonne pas. Me voilà donc, deux heures plus tard, sous le tweet même de Monsieur Molina, avec cette curieuse caricature du Nouvelliste.

Nous y voyons donc l’ancien président de la Fédération haïtienne de football dans un énorme piège à rat – il est le rat – sur lequel il est marqué SCANDALE, et en lettres plus petites, D’ABUS SEXUELS. Voilà donc le pauvre pris au piège et y perdant ses crampons. L’on mecsplique toutefois que puisque nous n’avons pas les moyens de savoir qu’il s’agit ou non d’un piège et que la FIFA n’est pas exactement la plus crédible des organisations…

C’est que, voyez-vous, en prévision de l’inévitable, un jour avant que la décision de la FIFA soit rendue public, le Dr Yves Jean-Bart s’était empressé de “nettoyer son nom”, courtoisie d’Emilio Afime, “juge d’instruction au tribunal de première instance (TPI) de la Croix des Bouquets” – un tribunal dont un jugement, incidemment, est venu une fois nous réclamer nos terres avec nos noms mal écrits, mais ceci est une autre histoire pour un autre jour.

Dans son ordonnance de clôture (lien PDF), le juge Accime conclut que, l’instruction n’ayant relevé ni indices ni charges contre Monsieur Jean-Bart, il n’y a pas lieu de maintenir les poursuites. L’instruction a, pour l’essentiel, constitué à 1) demander à des organisations de droits humains de se présenter au cabinet d’instruction – elles ont décliné l’offre – 2) interroger le président actuel – et vice-président de l’ancien – et 3) interroger une joueuse vedette ne s’étant jamais présentée comme une victime du Dr Jean-Bart. La seule visite au Ranch a été pour interroger le président. Cela a dû suffire au juge qui n’a pas dû y croiser la FIFA et ses enquêteurs au même moment.

La FIFA a décidé de bannir Yves Jean-Bart à vie. La justice haïtienne a décidé qu’il n’y avait rien là. Les médias ont donc leurs deux côtés de l’histoire. La presse à scandales – voire la presse tout court – peut donc se laisser aller. Les scandales sexuels sont vendeurs … Sauf qu’un scandale sexuel est affaire de moralité, de mœurs … Un abus sexuel est un crime. Présenter le dernier comme le premier participe d’un cadrage (Erving Goffman, 1974) visant à orienter l’interprétation de celui ou de celle qui reçoit l’information.

Dans Syntax, Semantics, and Sexual Violence: Agency and the Passive Voice (1995), Nancy Henley et al. ont démontré que 1) l’utilisation de la voix passive était plus fréquente pour la violence contre les femmes que pour les meurtres non sexuels, 2) la voix passive conduisait les hommes – mais pas les femmes – à attribuer moins de mal aux victimes et moins de responsabilité aux agresseurs et 3) les femmes comme les hommes montraient une plus grande acceptation de la violence contre les femmes lorsque la voix passive était utilisée. Des résultats, au final, peu surprenants puisque nous savons depuis Sapir-Whorf (1930) que le langage influence notre perception du monde.

Dans Double Standards in Sentence Structure: Passive Voice in Narratives Describing Domestic Violence (2009), Alexandra Kate Frazer et Michelle D. Miller se sont intéressées de préférence à la violence des femmes contre les hommes. Là encore, les résultats se révéleront, au final peu surprenants: la voix active a une nette préférence dans les médias. Autrement dit, lorsqu’un homme agresse une femme – elle a été agressée – mais lorsqu’une femme agresse un homme – elle a agressé. Sur bien des points, la culture du viol est affaire de cadrage.

Dans son réquisitoire final, Me Rémy Vallon, substitut du Commissaire, y va aussi de sa touche: les allégations de la presse internationale – accent mis sur international par opposition à local, national, natif natal – dépeindraient “Yves Jean-Bart comme quelqu’un qui s’amuse à se divertir sexuellement avec des jeunes filles mineures”. La notion d’abus sexuels n’arrive que lorsqu’il faut parler du témoignage exculpatoire d’une joueuse qui, faut-il le rappeler, n’a jamais été présentée comme étant l’une des victimes citées par The Guardian. Voilà donc les accusations d’abus sexuels réduits à un “divertissement” de quelqu’un goûtant les jeunes filles – pardon Dany – et non le crime prévu aux articles 278, 279 et 280 du code pénal en vigueur.

Cet après-midi, dans le podcast Koze Kilti Vyòl, le rédacteur en chef d’AyiboPost, le très mesuré Widlore Merancourt, s’essaie à une radiographie de la culture du viol qui vaut le détour. Il y rappelle, fort à propos, que les médias n’existent pas dans un vacuum et qu’ils procèdent de la société dont ils procèdent. C’est une conversation aussi profonde qu’enrichissante que je vous invite vivement à écouter, ce samedi, 14 h, heure d’Haïti.

Patricia Camilien Tout afficher

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