La loi de ma bouche

Pire que le coronavirus, la coronapanique

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Le Premier Ministre Jouthe Joseph envisage de fermer les frontières. Effet de mode oblige, il annonce vouloir suivre Donald Trump et un nombre de plus en plus croissants de dirigeants souvent plus intéressés à montrer qu’ils agissent qu’à agir de façon réfléchie. Qu’importe qu’une telle mesure aille à l’encontre des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé – et, accessoirement, de l’Union européenne – qui insiste pour que, au problème collectif du nouveau coronavirus (COVID-19), nous travaillions à une solution collective. Nous voilà donc, pays après pays, à projeter notre monde différent et à brasser du vent pour donner le change.

Naturellement, personne ne sait si le Premier Ministre est déjà entré dans le bureau du Président avec son idée ou, plus important encore, s’il en est ressorti avec. Il est donc fort probable que le Tweet dont il s’est fendu ce matin ne vaille pas les bytes qui ont servi à le publier. Mais, à tout hasard, au cas où ce serait l’idée du chef, il me semble pertinent de rappeler les dangers du triste besoin des politiciens, activistes et autres leaders et influenceurs de donner à tout prix l’impression de faire quelque chose.

Les directives de l’organisation mondiale de la santé sont trop simples : lavez vos mains, respectez les principes d’hygiène, restez à distance respectable des gens que vous côtoyez et évitez les rassemblements. C’est d’une trop grande banalité pour que les gens les prennent au sérieux. Imaginez un film hollywoodien avec une pandémie mondiale où les gens se lavent les mains pour se protéger. Qui irait le voir ? Personne. Justement. Aussi, nous faut-il autre chose. Tout rafler dans les magasins. Fermer les frontières. Publier régulièrement des taux de létalité qui ne veulent rien dire…

Bien loin de l’hystérie médiatique qui voit nos journalistes, responsables de médias et autres doers, exiger depuis quelques semaines la fermeture des frontières, les experts s’essaient, avec peu de succès, à nous expliquer que c’est justement cette panique qui est dangereuse. Il y a ceux qui se rendent massivement aux urgences d’hôpitaux peu équipés pour de telles affluences. Il y a ceux qui organisent des marches pour exiger des mesures contre-productives aux autorités. Et puis, il y a ceux qui, comme en Corée du Sud – où au début de la maladie une malade avait infecté 183 autres personnes – qui suivent les recommandations des autorités sanitaires, observent les règles d’hygiène et de distanciation sociale, se font systématiquement dépister et, surtout, restent calmes et disciplinés.

C’est la même formule qui prévaut dans d’autres pays asiatiques faisant figure de bons élèves dans cette lutte mondiale contre la pandémie tels le Vietnam, Singapour, Taïwan, Hong Kong, le Vietnam et même désormais la Chine où le nombre de nouvelles infections a commencé à baisser. Et avec succès. Prendre ses précautions et ne pas paniquer. Simple, banale, efficace. La formule de l’OMS, donc. Sauf que c’est plus difficile à vendre. Les gens veulent de l’action. Les médias, nouveaux et traditionnels, cèdent peu à peu à ce désir morbide, au grand dam du bon sens et des experts dont les voix sont de moins en moins entendues.

En Haïti où des Trissotins jouent aux experts, le danger d’une panique est encore plus grand. Aucune maladie chez nous n’étant simple, les risques que se montent des brigades de quartier contre les expéditions de coronavirus sont réels. Nous avons tous vu circuler cette vidéo où des excités criaient, pierres à la main, À bas le coronavirus. La rumeur voulait qu’un hôtel qu’une quinzaine de personnes revenant de la République Dominicaine était mise en quarantaine suite à un décès suspect dans un bus. De braves personnes à l’intelligence rare sont apparemment arrivés à la conclusion manifestement logique que la meilleure façon de procéder était une manifestation spontanée contre le COVID-19. Depuis, le Ministère de la Santé publique a bien expliqué que les résultats du test confirment que la personne décédée dans le bus n’est pas morte du coronavirus et que par conséquent toutes les personnes placées en quarantaine sont rentrées chez eux, mais c’est une information bien moins sexy et qui ne circule guère.

Le focus est désormais sur une quarantaine nationale prochaine dont se réjouissent un autre groupe de personnes à l’intelligence visiblement plus rare encore : les défenseurs du lòk – une stratégie rejetée par plus de 9 Haïtiens sur 10 – qui se sont tellement investis dans cette défense indéfendable qu’ils en sont à souhaiter que le coronavirus débarque et leur donne raison de nous avoir préparé.e.s à être enfermé.e.s chez nous dans la peur pendant deux mois. Le plus drôle dans tout cela est qu’en février 2020, ils étaient fermement contre la quarantaine à domicile qu’ils qualifiaient de dangereux. Mais bon, ils ne sont pas à une contradiction près.

Des fois, je me surprends à désespérer de notre espèce.

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