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Le mythe de l’androgyne

Ce matin, un ami et lecteur du blogue, m’a envoyé ce lien vers une vidéo sur Facebook où un philosophe et une dessinatrice de BD présentent, grosso modo, le mythe de l’androgyne. C’est une histoire de nous, de l’autre, et du désir qu’il nous inspire. De l’origine de ce désir. De cette recherche de l’autre nous, notre alter ego, l’âme sœur.

C’est un mythe que j’aime bien. Cette façon qu’il a de nous parler genre, sexualité et amour, de la plus poétique manière. Cette bisexualité originaire de l’individu n’existant réellement que dans sa substance première, son essence même, l’ousia d’Aristote. Cette humanité orbiculaire, doublement mâle, doublement femelle et androgyne qui, se lancera à l’assaut du ciel, et verra ses membres sanctionnés et sectionnés en deux: mâle + mâle, femelle + femelle, mâle + femelle.

[Zeus] … prit la parole : « Je crois, dit-il, tenir le moyen de conserver les hommes tout en mettant un terme à leur licence ; c’est de les rendre plus faibles. Je vais immédiatement les couper en deux l’un après l’autre ; nous obtiendrons ainsi le double résultat de les affaiblir et de tirer d’eux davantage, puisqu’ils seront plus nombreux. Ils marcheront droit sur leurs deux jambes ».

Le mythe de l’androgyne. Aristophane cité par Platon dans Le Banquet.

Le plan échoua. L’humanité ainsi séparée se laissait dépérir. Elle chercha, par des enlacements successifs, à se retrouver mais sans grand succès. La race humaine s’éteignait et avec elle les louanges des dieux. Zeus finit par trouver une solution : le coït.

Il plaça donc les organes sur le devant et par là fit que les hommes engendrèrent les uns dans les autres, c’est-à-dire le mâle dans la femelle. Cette disposition était à deux fins : si l’étreinte avait lieu entre un homme et une femme, ils enfanteraient pour perpétuer la race, et, si elle avait lieu entre un mâle et un mâle, la satiété les séparerait pour un temps, ils se mettraient au travail et pourvoiraient à tous les besoins de l’existence. C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine

Ibidem

Cette merveilleuse légende je l’ai racontée à mes tout.e.s premier.e.s étudiant.e.s haïtien.ne.s , par un beau jour de février 2011, alors que, de retour en Haïti pour cause de culpabilité mal placée, j’assurais mon tout premier cours. C’était la séance introductoire. Celle où l’on établit le contenu du cours, ses objectifs premiers et les règles du jeu. C’est surtout celle où l’on apprend à se connaître et où se dessine déjà l’ambiance de la session. Aussi, commencé-je toujours par un appel aux connaissances extérieures.

Nous allions parler philosophie politique, nous allions discuter de la Grèce antique et je proposai donc qu’on discute de mythes et d’allégories. Celle de la Caverne, grande classique, est amenée par une étudiante qui, visiblement, a adoré sa classe de philosophie – ce qui, ici, est rare. Elle s’y connaissait bien et la restitua avec une joie mêlée de cette fierté particulière d’être celle qui sait. Les autres commencaient à se rappeler de quelques bribes de l’histoire et l’accompagnaient volontiers. Les discussions tournèrent inévitablement aux lamentations quant au caractère bête et stupide du peuple (haïtien) mais, pour une première prise de contact, j’étais aux anges. Et le mythe de l’androgyne, fis-je pour changer de sujet, vous connaissez ?

Ils ne connaissaient pas le mythe de l’androgyne. N’en avaient jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’était ? Je leur racontai de gaieté de cœur – à vingt ans, on est gaie – combien « jadis notre nature n’était pas ce qu’elle est à présent, elle était bien différente ». Pour les aider à s’imaginer ces êtres sphériques à deux visages, quatre bras et quatre jambes, je leur montrai des images qui les firent bien rire. Ils trouvaient l’histoire drôle et romantique. Cette idée que notre âme sœur serait littéralement notre autre moitié leur paraissait particulièrement inspirée.

Ils voulurent savoir ce qu’en pensait mon mari. Je n’en avais pas. Un fiancé ? Un petit ami ? Je décidai de répondre par une question. Mais qu’est-ce qui vous fait croire que mon âme sœur est un homme ? Je pourrais tout aussi bien avoir une épouse, une fiancée, une petite amie… J’avais un sourire en coin. Ils en déduirent que je plaisantais et rièrent de bon cœur. Une étudiante finit toutefois par sortir de l’hilarité générale pour me prévenir. C’est bien drôle de faire des blagues mais il me faudrait faire attention, c’est un drôle de pays, on pourrait me faire une réputation de lesbienne.

Elle avait l’air de tenir à ma réputation et je ne voulais pas lui faire de la peine, je n’insistai donc pas. C’était d’ailleurs le moment pour moi de leur expliquer pourquoi, pour l’histoire des concepts, je privilégierais l’approche généalogique de Foucault au Begriffsgeschichte d’Hegel. Mais aurais-je insisté, je lui aurais expliqué que cette réputation ne m’aurait pas autrement dérangée et même, qu’au contraire, elle m’aurait bien fait sourire.

Intellectuellement, cette bisexualité originaire m’a toujours fascinée. Cette idée d’être attirée par l’essence et non le sexe ou le genre semble plus proche de ma conception de l’amour et si ma biologie s’était décidée à coopérer, je serais sans doute pansexuelle. Toutefois, là où la biologie m’a laissée en plan, les réseaux sociaux sont venus à ma rescousse. Le 25 novembre 2019, on a fait mon coming out.

La chose circula à vitesse grand V. Parents, amis et connaissances, soucieux de ma réputation, me contactèrent pour m’inciter à mettre de côté mon mal du public et démentir formellement cette attaque contre mon caractère… alors que, pour ma part, je savourais le moment… qui, malheureusement, ne dura guère longtemps.

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Patricia Camilien Tout afficher

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