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Assignés à résilience

Sur la route de Frères, les marchandes sont forcées de plier bagage et de rentrer chez elles. Des individus armés de pierres les menacent de les exterminer si la rue n’est pas blanche. Certaines sont plus lentes que d’autres, des coups de pied aux fesses leur rappellent l’urgence de la situation. Elles s’activent, obtempèrent, détalent.

Dans les mornes de Kenscoff, les paysans ont peur de descendre vendre leurs produits. C’est dangereux d’aller en ville. À Pétion-Ville, où les sacs des élèves sont déchirés et où l’on a peur jusque dans les écoles étrangères huppées. À Port-au-Prince, où personne n’ose dépasser le Carrefour de l’aéroport et encore moins se rendre à la Croix des Bossales. Cela ne vaut pas la peine d’aller au cimetière, ils restent chez eux.

À l’aéroport de Port-au-Prince, un incendie s’est déclaré. Quoique vite circonscrit, il a occasionné un arrêt de 24 heures des activités. Le Président Jovenel Moïse ayant décidé de ne plus se rendre à l’assemblée générale des Nations unies ne devrait pas trop s’en faire. Le reste, Haïti oblige, attendra demain.

Nous voilà donc tous, du plus petit au plus grand, assignés à résidence pour crime de peuple pathétique. Nous voilà vivant dans une zone de non-droit à grande échelle, où des individus armés nous menacent armes au poing.

Au Parlement :

Dans nos rues:

Alors que la police semble aux abonnés absents.

Déjà, nous nous adaptons, ou, au pire, essayons,

façon humour douteux :

façon poésie transie:

C’est notre fameuse résilience de réputation mondiale. Notre optimisme n’a pas de limite – Dieu est bon. Rareté d’essence. Insécurité. Corruption. Impunité. Nous nous adaptons. Gallons jaunes. Agents de sécurité. Pots de vin. Justice personnelle.

Avant de sortir de chez nous, nous consultons Whatsapp, comme certains, ailleurs, consultent la météo. Rien à signaler (RAS). Point de tension. Pneus enflammés et jets de pierre. Nous adaptons nos trajets. Planifions notre journée en fonction de la rue. Certains ragent sur les réseaux sociaux. D’autres se taisent de peur de se tromper de formules. Les nerfs sont à cran. Nous craignons – ou en venons à souhaiter- l’étincelle qui fera tout sauter.

Tout sauter pour ne plus avoir à faire semblant. Parce que cette attente est débilitante. Parce que tout serait mieux que cette incertitude qui arrive à tout empoisonner.

Puis, nous nous souvenons que dans les « zones de non droit » que nous évitons dans nos périples journaliers, des nerfs sont à cran depuis des années et que l’explosion se fait encore attendre. Que les petites étincelles – où A remplace B – ne changent rien à la violence qu’est la vie dans le geto.

Puis, nous comprenons que, pour le reste du monde, Haïti toute entière est un ghetto. Une zone de non-droit. Une zone à éviter. Les nouvelles qui leur arrivent sont similaires à celles qui nous arrivent de nos geto. X a tiré sur Y. Les bandits règnent en maîtres. Les habitants ont peur de sortir chez eux. Difficile, dans ces conditions, d’en vouloir aux touristes qui nous boudent et vont chez nos voisins.

Du reste, l’aéroport est fermé.

Patricia Camilien Tout afficher

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