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Quelque chose de pourri au royaume de la BRH

Ces derniers temps, les nouvelles qui nous arrivent de la Banque de la République d’Haïti sont d’une rare cohérence. Nous sommes loin de l’époque où des Mèsenè étaient venus voler/accompagner des proches du Président Jovenel Moïse pour signer un contrat de 80 millions de dollars en plein peyi lòk. C’est une nouvelle ère où les proches du Président de la République créent une société financière agricole un mois après la sortie de la circulaire 113 de la Banque visant à « relancer l’agriculture et le développement de l’agrobusiness » et se voient approuvés pour recevoir leur part de 100 millions de dollars destinés à aider nos bons paysans.

Publiée le 25 septembre 2018, la circulaire 113 entend faciliter l’accès au crédit aux acteurs de la toute la chaîne de valeur agricole. Une fois n’est pas coutume – le répertoire de documents sur le site de la BRH est généralement dysfonctionnel avec des liens renvoyant vers son pas plus fonctionnel miroir/demo sur solutions.ht – la circulaire est accessible dans sa totalité en ligne. Pour les banques et sociétés financières de développement, sa grande idée est de permettre des prêts à moyen et long terme avec des taux d’avance compris entre 1% et 2%. Société de Financement et de Développement Agricole et Industriel, la SOFIDAI S.A. naît en novembre 2018 pour accomplir cette grande mission.

La SOFIDAI est une entreprise particulière. Avec un Conseil d’administration composé d’anciens membres du Conseil d’administration de l’ancienne compagnie de notre Président et Seigneur de la Banane, c’est une compagnie qui promet. En effet, réussir à convertir que l’administration d’un pays tout entier se mette en quatre pour le Président d’une compagnie de bananes ne produisant pas de bananes, c’est impressionnant. Obtenir qu’une entreprise allemande vous signe un contrat de 150 millions de dollars sans le savoir est encore plus bluffant, le tout sur des terres spoliés à des paysans et peu apte à produire de la banane, relève du tour de force. Après un tel succès, l’on comprend que la finance haïtienne ne puisse se passer de tels luminaires.

Voilà donc l’un d’être eux propulsé directeur du Fonds de développement industriel – accessoirement le principal créancier d’une Agritrans indexée par la Cour Supérieure des comptes dans la dilapidation des fonds Petrocaribe et ayant récemment dû se reconvertir dans le melon d’eau. Edouard Clément remplace à ce poste, un autre proche du Président, Edgard Jeudy, qui, lui, se trouve désormais au Conseil d’administration intérimaire de la BRH. Cette même BRH qui devra décider au mois d’octobre de ces 100 millions de dollars destinés aux agriculteurs et donc, possiblement, à Sofidai/Agritrans.

La chose arrête le Président de la Commisison Éthique et Corruption du Sénat, un certain Youri Latortue, à qui nous devons la publicité des affaires Petrocaribe, Dermalog et désormais Sofidai, toutes particulièrement embarrassantes pour le Président Moïse. Dans sa lettre au Président du Sénat, Carl Murat Cantave, le Sénateur Latortue souligne :

Au-delà de ce double emploi à l’encontre d’autres structures de financement public étatique (ex : BCA, BNDA…) qui devraient être consolidées, au lieu d’être éternellement traitées en parent pauvre, la SOFIDAI –dont le siège social est à la rue Dalencourt de Bourdon, à Port-au-Prince, exactement comme AGRITRANS– n’a aucun registre d’expertise ou de compétences justifiant du favoritisme dont elle semble faire l’objet.

Extrait de la lettre en référence reprise ci-dessous dans sa totalité.
Lettre du Sénateur Latortue relevant des anomalies dans la constitution du Conseil de Sofidai

La saga Agritrans semble donc partie pour durer. Cette compagnie semble avoir une incroyable capacité à se dédoubler – en Betex pour les fonds Petrocaribe ; en Sofidai pour la circulaire 113 de la BRH – et surtout à faire voir ce qui n’est pas.

En juin 2018, sur Twitter, je m’interrogeais, un peu facétieuse, sur la publication, sans commentaires, par le quotidien Le Nouvelliste des révélations de l’économiste Fritz Jean sur une Agritrans qui aurait payé 25 000 dollars pour venir chercher une cargaison de 10 000 dollars de bananes dans un container et un uniquement.

avant de conclure, à l’évidence, que l’économiste était dans l’erreur :

C’est que, jusqu’ici, le journal nous avait vendu le succès d’Agritrans comme un modèle à émuler par le reste de la société. Au 20 juillet 2017, nous apprenions que, le bateau prenant du retard au retour et la banane étant particulièrement fructueuse à Agritrans, la compagnie se retrouvait corvée d' »écouler localement la totalité de leur stock fraîchement récolté mais à un prix deux fois moindre de celui en vigueur sur le marché national. » C’était difficilement étonnant, un an plus tôt, en avril 2016, nous retrouvions, toujours dans le Nouvelliste, Agritrans « s’apprêt[ant] à expédier une deuxième cargaison de bananes en Allemagne. » L’ambassadeur allemand Klaus Peter Schick, s’était alors déclaré « personnellement satisfait de la banane qui va dans [s]on pays, [puisqu’] une équipe d’experts de la compagnie est basée en Haiti, témoigne de sa qualité« . L’ambassadeur semblait convaincu: « C’est un grand espoir, c’est le futur d’Haïti, de pouvoir se nourrir soi-même, de ne pas gaspiller ses maigres ressources dans l’importation des produits agricoles de l’étranger ». Il y eut bien dans ce concert de louanges, cet article de Roberson Alphonse – toujours lui – sur le réquisitoire de la BID contre le contrat MPTC-Agritrans mais il s’agissait de route et non de bananes.

En mars 2017, alors que les rumeurs sur la fin de la manne bananière à Agritrans enflait, le journal s’était même rendu sur place pour constater que, même si les exportations s’étaient arrêtés en juillet 2016, la plantation était en friches, à la recherche d’un nouveau souffle. En septembre 2017, nous pûmes souffler :  » Banane : ça repousse à Agritrans » titre le plus ancien quotidien d’Haïti. Un an, plus tard, en mars 2018, le journal continuait de nous rassurer : « À la ferme Agritrans, la banane renaît ». « Des centaines de plantules poussent. Certains bananiers arrivent déjà à terme et ont produit leurs premiers régimes. » Puis, il y eut l’enquête de Jake Johnston repris sur ce blogue, avec sa permission, en français et en créole, mettant fin à la supercherie et que, sans commentaire aucun, Le Nouvelliste publiera à son tour.

Dans quelques années, peut-être nous retrouverons-nous avec une enquête similaire sur la Sofidai, qui sait ? Après tout, lorsque le Sénateur Moïse Jean-Charles dénonça l’installation d’une succursale de la Banque de la République d’Haïti (BRH) au sein du Palais National, il aura suffi que le Président du Conseil d’alors, M. Charles Castel, précise, dans une entrevue avec la journaliste Marie Lucie Bonhomme, qu’il s’agissait plutôt de fourgons blindés transportant l’argent du payroll des employés du Palais, pour que nous n’en parlions plus. Le gouverneur de la Banque centrale, Jean Baden Dubois, sur Magik 9, il y a deux jours, fournissant des explications sur la création, en novembre 2018, de la SOFIDAI suffira peut-être tout autant cette fois.

À propos, en pleine saga des Mèsenè, le Sénateur Moïse disait à qui voulait l’entendre que notre dette à court terme envers le Venezuela – celle des 90 jours après la réception des produits pétroliers- n’était pas non plus payée. Cette même dette Petrocaribe qui n’aurait pas été rachetée par le Qatar. Des fois, je rêve que nous touchons au fond.

Patricia Camilien Tout afficher

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